Interview de Sept & Box

C’est par l’intermédiaire d’Olivier Nery que j’obtiens les coordonnées de Sept. Nous avions pas mal parlé lors de la virée Street art de ce duo qui oeuvre sur St Pierre et Terre Sainte plus particulièrement. L’évolution entre ce qu’ils produisaient individuellement avant de former leur duo et ce qu’ils produisent aujourd’hui m’interpellait. J’avais envie également de comprendre comment on se lance à faire à deux et tenter une interview à 3.

J’appelle Sept et lui donne mes disponibilités. J’arrive déjà à la fin de mon séjour et entre la plongée, l’apéro plage, la sieste il y a de moins en moins de créneaux. Il me dit voir avec Box quand il peut être là et me demande à voir mon blog pour se faire à l’idée de ma manière de faire. Le rendez-vous est pris jeudi matin à St Pierre. Il me donne des indications pour le retrouver dans les dédales de ce quartier de pécheurs.

10h15. Je pars de l’Etang Salé. Direction le sud. J’approche de Terre Sainte. Je reprends le chemin du front de mer, passe devant une de leurs oeuvres. 10h55, j’arrive dans la bonne rue et me gare, ne sachant pas si j’aurai de la place plus loin. Le soleil est presque à son zénith. Je chemine dans cette rue et commence à entendre le doux bruit de la bombe qui est agitée, puis son odeur caractéristique. Sept est en plein travail, sous son chapeau de paille.

Nous discutons un peu, en attendant l’arrivée de Box. Je me laisse porter sans savoir si nous ferons ou non l’interview. L’important n’est peut être pas dans la finalité mais dans le chemin emprunté pour arriver à destination. Il fait extrêmement chaud. Box arrive, un peu paralysé par la température. Un autre ami débarque et nous voilà en mode « pause déjeuner », assis à un snack en bord d’océan. Quelques verres de Cilaos plus tard et une fois le sandwich en main, nous nous lançons dans l’interview à plusieurs têtes.

Les conditions d’enregistrement vont rendre la retranscription compliqué et j’espère ne pas avoir à couper certains passages faute de compréhension. La trame de questions n’a pas été forcément suivie même si nous avons traversé l’ensemble des thématiques. Je vous laisse donc en compagnie de Sept et Box, deux artistes bouillonnants, plein de vitalité et qui n’ont pas la langue dans leur poche.

Un an est passé, depuis nous sommes restés connectés via les réseaux sociaux. Ils sont venus faire un passage en Métropole en août 2017 et ont tous les deux fait une oeuvre à l’Aérosol (à voir par ici). Il m’a fallu du temps pour la retrancription et plusieurs aller-retour entre nous pour valider l’interview car après un an écoulé, certaines choses dites n’ont plus lieu d’être. Je vous laisse découvrir ce duo et vous invite à aller dans les rues de Terre Sainte à la découverte du quartier.

On va commencer et à termes les sandwichs vont arriver.

Vos pseudos : Sept et Box.

Site internet : Sept / Box

Tu expliquais tout à l’heure que c’était ton nom de famille, Box.

B : Je ne fais rien d’illégal, je fais du graphisme, des fresques, de la calligraphie sur objet abandonné. J’ai quitté la Réunion il y a 12 ans. Je suis allé vivre au Canada. J’ai beaucoup voyagé aux Etats Unis, au Mexique. J’ai fait des projets à base de lettrage, du Sign Painting. Je n’utilisais pas de pseudonyme. Je suis qui je suis, Vincent Box. Comme toi, si on te cherche, on te trouve avec ton prénom et ton nom de famille. Je ne m’étais pas cela en avant. Ma signature et mon nom, je les utilise depuis que je suis retourné à la Réunion, pour signer nos murs. Parce que les gens confondent. Avant il n’y avait pas d’ambiguïté dans ce que je faisais. Les gens repostaient des photos de mon travail. Mais ici, il y a un peu une incompréhension donc je me sens obligé de signer pour que l’on m’identifie vraiment. Je mets Box parce que c’est plus court. C’est mon vrai nom de famille et cela passe bien.

Et Sept ? Avant le 8. Une signification particulière ? J’avais vu les petits persos mais on n’y reviendra après, avec ce 7 qui n’est pas entre parenthèse mais pris…

S : Dans un triangle.

Exactement. Qu’est-ce que cela raconte ?

S : Certains y verront une symbolique. Y’en a beaucoup. Moi je préfère laisser les gens imaginer et interpréter. Je faisais un peu de tag, dans ma jeunesse. Quand j’ai recommencé, … lui aussi il veut savoir (en regardant Box). Parce que c’est le truc que je ne dis à personne. Quand j’ai recommencé, je me suis dit qu’il fallait que je me trouve un nom. Les noms que j’avais emprunté au moment de l’adolescence n’avait pas vraiment de sens. Cela ne correspondait pas à ce que j’étais. J’ai quand même cherché. Au lieu de m’appeler Cobo938, comme certains qui prennent des noms et on ne sait pas trop pourquoi. Enfin, ils ont certainement une raison. Mais moi, j’avais besoin que cela résonne avec ma personne. C’est un chiffre fétiche pour moi….

(Les sandwichs arrivent à table)

S : Je serai tenté de te dire que j’ai écopé de 7 mois d’intérêts généraux quand j’étais jeune mais ce n’est pas ça.

Que tu as côtoyé les 7 nains. Il y a tout une histoire surement. Cela, en tout cas, m’interpelle car ma formation de base, c’est les maths. Des chiffres.

S : c’est un chiffre important le 7.

B : C’est pas un chiffre…

C’est un nombre premier, il est divisible que par 1 et lui-même.

B : Voilà. Je pense que le monde est construit sur un chiffre premier. C’est la clé de Dieu. La réponse de l’existence de Dieu c’est les chiffres premiers.

Je peux vous dire que, pendant mes études de maths, les chiffres premiers m’ont bien pris la tête.

S : Les 7 péchés capitaux.

B : Et à ce qui paraît, plus tu vas dans des chiffres lointains et moins ils sont proches les uns des autres.

Ben, c’est 2, 3, 5, 7, 11, 13, 17…

B : Et après de plus en plus espacé. Ils sont infinis. Cela fait comme des ondes au final.

C’est assez magique.

S : Ben du coup, voilà, cela restera un peu obscur. C’est quelque chose qui fait partie de moi et qui a une symbolique importante au-delà de moi. Je le trouve intéressant pour ça. Le fait de l’associer au triangle, cela a une signification. Mais après, on restera dans le mystère.

Mais, cela pose aussi la question, quand vous signez tous les deux une œuvre, c’est Sept en lettre pour le coup. C’est aussi avec le travail de calligraphie.

S : Parce que c’est un travail… je pense que c’était important que je laisse Vincent signer. Moi, comme il le disait tout à l’heure je fais de l’illustration. Voilà, c’est mon monde, ma capacité. Vincent, lui, c’est un amoureux de la lettre. Clairement. Donc l’empêcher d’écrire pour moi, ce serait triste. Tu comprends. C’est pas que ce serait triste mais si tu veux, j’aime ce qu’il fait. C’est important ça aussi. J’aime le travail de mon partenaire. J’étais admiratif de son travail avant de collaborer ensemble. Je ne travaillerai pas avec lui sinon. J’aimais beaucoup ce qu’il faisait. Juste le fait de le voir écrire mon nom tout simplement, avec son art, c’est quelque chose qui la première fois m’a fait extrêmement plaisir.

B : Ah ben c’est cool.

S : Tu vois. Je ne lui avais même pas dit.

Là, pour le coup ce n’est pas que toi, avec tes persos, c’est un duo aussi.

S : C’est ça l’équilibre. Et puis pourquoi mon nom en premier. Parce que cela collait bien. Cela résonne bien musicalement. Sept et Box. On aurait pu mettre Box et Sept.

B : Cela marche mieux à la fin.

S : Voilà.

B : Le son marche mieux. Box.

S : Comme je te l’ai dit tout à l’heure. Nous, notre démarche c’est de rendre accessible cette culture là à la population locale. Tu comprends ? Si je continue à faire mon petit signe, mon triangle, y’a beaucoup de gens qui le comprenne. Y’a pas mal de personnes qui m’ont posé des questions sur ce sigle, des gens qui ont été séduit par le logo, qui m’ont dit de le déposer, de faire des t-shirts. Il était bonnard ce truc. Mais je l’ai délaissé un peu parce que je me suis dit que c’était plus lisible pour les gens, d’avoir le mot Sept, en tout lettre.

On est vraiment dans la démarche de rendre accessible cette culture, qui à l’origine est américaine, de la remodeler à notre façon, à la 974, avec nos saveurs et notre vécu, qui ne vient pas seulement du 974. Comme je te l’expliquais Vincent à passer beaucoup de temps à l’étranger. Voilà, c’est l’ensemble de tout ça qui fait qu’aujourd’hui cela ressort comme ça. Mais oui, au fond il y a cette raison-là. On a besoin que cela soit lisible. Et depuis qu’on le fait, les gens nous ont clairement identifié et savent écrire nos noms.

B : il y a une non connaissance de la culture artistique à la Réunion. Je dis pas que personne ne sait rien mais il y en a très peu. Ce n’est pas super développé. Comme dans tous les endroits, quand ce n’est pas développé, on aime ce que l’on connaît. Sans savoir pourquoi on aime réellement. On aime parce que… j’aime Nike parce que c’est connu, tel groupe parce qu’il est connu. Les gens ne cherchent pas forcément à avoir un vrai avis esthétique. On est en train de sketcher, on fait juste les traits d’ébauche du dessin. « inouah, c’est tellement beau ». On fait juste un mur en bleu « wouah, c’est vraiment beau ». (S rigole)

Attendez, cela n’est pas fini.

B : Il faut que tu comprennes que dès qu’il y a de la couleur pour les gens c’est beau. Donc, y’a pas besoin d’être bon pour que les gens ils apprécient ça. Mais moi je me force quand même à avoir un peu de qualité. Même si des fois je tente des choses et que je suis pas totalement satisfait de mon résultat. Je préfère les expérimenter ici à la Réunion plutôt que là-bas, à Paris, à Montréal, à New-York ou Miami. Parce que là-bas cela ne pardonne pas. Il faut que tu arrives tout de suite et que ton truc y tue d’entrer de jeu.

S :  Ouais.

B : Ici c’est un amusement. Ce n’est pas pour la gloire. Il y a un quartier à Miami qui s’appelle Wynwood. C’est comme si c’était la ville de St Pierre mais il n’y a pas un mur qui est blanc. Tout est fresque. Même les boulangeries sont fucked up. Tout est peint. Tu as l’impression d’être dans un musée à ciel ouvert. Un vrai musée. Vraiment. Des murs gigantesques. Tu peux marcher 4 heures de temps, les murs sont alignés les uns derrières les autres. Y’a pas un mur blanc. De toute façon, les murs blancs se font défoncés. Si tu dis « non, je veux que personne peigne sur mon mur », les gars viennent le soir et le défonce. Tu préfères avoir une belle fresque ou des gars qui viennent taguer ton mur ?

Du coup, ici, ce n’est pas pour la gloire. C’est pour des cacahuètes. Y’a pas d’argent. Moi je vivais de mon truc à Montréal. Aux Etats Unis aussi. J’ai vécu deux ans au Texas. J’étais un peu nostalgique. Je suis allé faire 2 – 3 missions à Paris. Après, je suis revenu à la Réunion. Je pensais que… je me suis dit que si j’étais arrivé à conquérir là-bas, ici cela allait être de la rigolade. Mais en fin de compte non. J’arrive dans un endroit où les gens ne connaissent pas. Je peux pas les… comment on dit ça… conquérir.

Il n’y a pas la même facilité d’accès pour eux.

B : Les gens, ils ne sont pas intéressés ici. Ils vont trouver ça beau, prendre une photo et le mettre sur Facebook. Mais ils vont pas au-delà, s’investir. Tout est gouvernemental ici. Associatif. Et c’est de l’argent qui s’en va au compte-goutte. En Amérique du Nord, il y a des associations. Mais c’est aussi des corporations, type Red Bull, qui organise des grands festivals de musique, d’art. il y a les banques qui investissent. Des multinationales. L’équivalent d’Orange, Rogers. Il y a le festival Mural au Canada. Wynwood à Miami. Y’en a plein dans chaque ville. Ici, en festival de Street art Il n’y a rien. C’est pas un festival pour moi ça. Tu vois ce que je veux dire. Il n’y a pas d’argent.

Après, chaque lieu part d’où il peut. C’est peut-être par étapes que l’on arrive à construire cela aussi.

B : L’argent est tellement au compte-goutte, le gouvernement est tellement dans le contrôle. C’est horrible. Il n’y a pas de liberté d’expression. D’où la recrue d’essence du vandale en France. Parce que, par les voies traditionnelles il n’y a pas de possibilités. Donc les gars deviennent des vandales et ils bombardent. En Amérique du Nord, c’est l’inverse. Tu as le choix d’être un vandale ou d’être un artiste un peu plus Fine Art.

S : J’ai une question Vincent. Est-ce que les ravines sont bombardés comme chez nous, là-bas ?

B : Non. Tu vois les lignes de métro à Paris. Quand tu prends le RER, le métro, ça, c’est l’équivalent des grottes de Lascaux. Pour moi c’est la même chose. Cela devrait être un patrimoine mondial. Franchement, ce que j’en pense. Je dis pas que celui-là c’est beau ou pas. A un moment donné, cela va être reconnu dans les musées, dans la culture…

S : C’est déjà le cas. Il y a 2 – 3 mecs qui y sont.

B : C’est notre culture. Pourquoi nos ancêtres, ils ont laissé leur trace, dans tous les domaines et toi aujourd’hui on t’interdit de laisser la tienne. C’est horrible.

La mémoire des murs.

S : C’est ça en fait. On est en plein dedans. C’est à dire que, à la Réunion, et je pense en France, tout ce qui est les terrains vagues, nous ici c’est les ravines, c’est vachement exploité. Et cela a son charme. Je pense que dans le monde entier, il y a des mecs qui peignent dans ce genre d’endroit. Mais à la Réunion, c’est vraiment une spécificité que les mecs peignent dans ces lieux isolés sous la route. Peu de gens le verront du coup…

B : Cela dépend. Les ravines, il n’y en a pas tant que ça.

S : Des fois, tu vas dans des trous perdus, dans des ravines qui sont inaccessibles et invisibles de tout le monde, tu trouves des fresques parce que les mecs sont allés se planquer au calme pour peindre.

B : Ben tu vois moi, tout ce qui touche à la nature, à la Réunion il y a un truc que je trouve dommage c’est que c’est petit. Tu as la ville et si tu veux t’éloigner, tu vas dans la nature mais tu as tout le temps une trace humaine quelque part. tu as tout le temps une route, du béton, un transfo électrique. Tu vois la mer et tu vois des maisons. Tu n’as pas ce sentiment de te sentir tout petit. Tu l’as quand tu vas à certains endroits.

Sur le continent américain, parfois, tu sais que la prochaine maison elle est à 300 bornes. Tu te sens comme une merde, tout petit. Et tu as pas envie de faire un tag ici, tu n’as pas envie de laisser une trace humaine à cet endroit-là. Moi les affaires de ravines et tout, cela ne m’intéresse pas de peindre dans une ravine. Personnellement, cela ne m’intéresse pas. La ravine, c’est la ravine.

S : On n’en parlait tout à l’heure.

B : Lui, il vient de braconner, il s’enfuit de la police.

S : Je pense surtout qu’il est pied nu, que le sol est très, très chaud.

Vous n’êtes pas obligé de répondre… enfin je rigole. Il y en a qui m’ont menti sur cette question. Quel âge avez-vous ?

B : Est-ce que c’est important ?

Certaines questions viennent de moi. D’autres qui viennent d’ami.e.s et de ma famille. Il y a une trame. Mais effectivement, ce n’est pas forcément important. Y’en a qui ont préféré pas me répondre.

S : c’est qui, qui n’a pas voulu te répondre ?

C’est une artiste très particulière qui s’appelle Kélèk. Qui a plusieurs univers artistiques. Elle m’a retouché une grande partie de l’interview que l’on avait fait ensemble parce que des choses qu’elle m’avait dits, elle ne voulait plus que cela apparaisse.

S : Vincent, il a 22 ans.

B : J’ai 17 et demi.

Bientôt majeur.

B : Moi j’ai 34 ans. Mais cela me fait chier l’âge. J’ai pas envie de mourir. (S rigole). A chaque fois que tu as un an de plus, on s’entend que tu te rapproches de l’échéance. Mais tu ne sais pas quand cela va arriver. Mais plus tu vieillis, plus cela se rapproche. Il y a plein de trucs que je voudrais faire et je sais que je vais pas avoir le temps pour ça. Du coup, cela fait chier un peu.

S : C’est marrant que tu dises ça parce que j’ai 34 ans aussi. Il me reste tellement de choses à découvrir et surtout dans ce domaine-là, tu vois. J’ai la chance de pouvoir faire cette activité et j’espère que j’aurai la chance de pouvoir continuer quand j’aurai 50 ans, que je pourrais toujours peindre, que je serais devenu aussi doué que j’ai envie de l’être.

B : J’essaie de ne pas être blasé du coup. Parce que, garder mon œil d’enfant, de rester émerveiller. C’est important. C’est un peu comme si, quand tu n’arrives plus à être émerveiller quand tu fais de l’art, c’est comme perdre le goût et faire de la cuisine. Tu n’as plus envie de cuisiner parce que cela devient…

Fade

B : Donc là, c’est un peu comme ça. J’essaie de rester émerveillé. A la Réunion, j’aimerai que cela bouge un peu et qu’il y ait des quartiers qui soient entièrement peints, partout. Pas forcément juste de moi, parce que…

S : Cela deviendrait indigeste.

B : Parce que cela deviendrait trop. Les gens, ils vont en avoir marre.

S : Ben oui.

B : Le but c’est pas qu’ils en aient marre de nous voir. Le but c’est que Terre Sainte devienne une destination d’art, que les gens ils viennent. Après qui sait y’a peut-être des galeries qui vont ouvrir. Cela serait hors de notre contrôle. Il y a des gens qui vont emmener ça dans une autre direction que celle que j’aimerai. Mais, de la couleur. Il y a de belles petites maisons mais avec des murs gris. Cela devrait être interdit. (S rigole).

Interdit le graff, « oui mais monsieur votre mur il était gris, j’ai le droit de le bomber ». Si tu veux pas que je le bombe, peins-le. En blanc ou dans une couleur. Parce que ton gris, il m’énerve, il me dérange. Si les murs sont gris ce n’est pas de me faute. C’est pas la faute de nos tags.

S : Après le quartier ne nous appartient pas, mais on est bien ancré ici et c’est vrai que l’on aimerait, comme je te le disais, qu’il y ait plus de couleurs encore. Mais on ne peut pas le faire nous. On aimerait que d’autres artistes interviennent. C’est déjà un peu le cas, il y a déjà des artistes qui viennent.

B : J’ai déjà proposé. Mais y’a des gars qui sont pas très chaud.

S : C’est pas forcément à nous, et les gens le font d’eux même. Et on est content de l’entendre. On crée peut-être une dynamique que seuls, on ne pourrait pas assumer.

B : Et c’est ragoutant de faire toujours la même chose.

S : On ne veut pas que les gens soient saoulés de ce que l’on fait non plus. Et du coup, si d’autres gars peuvent venir. C’est ce que l’on a fait avec Héloïse (artiste parisienne), de venir peindre ici. A l’occasion, si d’autres artistes viennent, ce serait cool. J’ai rencontré d’autres artistes quand j’étais à Paname. Je pense que quand ils vont passer, je vais les inviter a peindre ici.

Cela sera l’occasion.

S : Comme je te l’ai dit, on a déjà eu des propositions de murs de certaines personnes. On sera ravi de les passer à d’autres gars, s’ils ont envie après…

B : Après tu sais, il y a des styles, sans les dénigrer, qui ne correspond peut-être pas à celui du quartier. Il y en a qui sont très vandales. Moi je kiffe cela aussi. Mais cela ne s’adapterait pas à certains endroits. Je dis pas en dehors de Terre Sainte. Mais une petite case créole, avec un beau petit mur, personnellement je n’aurai pas envie de dire à un gars qui fait du tag, du vandale de faire ça là-dessus. Je vais plutôt lui donner un vieux bâtiment tout pourri, pour que cela aille plus avec. Il faut…

Que cela soit judicieux.

B : Que cela aille ensemble. Par exemple, voilà, c’est ça. Le gars qui fait un tag sur le rocher, sur le phare là, il a pas de place dans ce projet dans ma vision des choses. Lui, il va avoir une autre vision des choses, il va t’expliquer pourquoi il va avoir raison. Mais, il faut que… Les tagueurs, ils s’adressent aux tagueurs. C’est un message qu’ils ont entre eux, entre initiés. Toi, si tu aimes pas, ils en ont rien à foutre. Ils se connaissent sans se connaître. Ils se connaissent de nom. Il y a un mur tout blanc, pendant 10 ans ; y’a un mec qui pose un tag, comme ça, le mur en un mois il est bombardé. Du coup, il faut qu’ils sachent qu’ici il y a des gens qui vivent dans cet environnement-là. Ils méritent d’avoir un environnement serein, agréable à vivre. Tu vois. Embellir le quartier. Même quand tu fais un beau truc, il y a des gens qui n’aime pas. « J’aime pas la couleur » « j’aime pas cet animal ». Tu peux pas plaire à tout le monde.

C’est la différence entre le Street artiste et le graffeur. Le Street artiste, ils prennent beaucoup en compte leur support et l’environnement. Ils sont plus là pour caresser le public dans le sens du poil. Tandis que le graffeur, il est plus là pour mettre leur nom partout. C’est leur vision du truc et c’est entre eux.

S : C’est le game. C’est le jeu aussi d’imposer des choses. C’est ce que je te disais tout à l’heure sur les blocs lettrages. Je t’ai dit que j’étais admiratif de ça et que j’ai fonctionné avec des gars qui faisaient ça pendant longtemps. Et j’en ai fait un petit peu. Parce que les gars de notre âge viennent de ce mouvement-là. Mais c’est une démarche qui ne me satisfait pas personnellement. Le lettrage c’est l’essence du truc. Mais pour ma part j’avais envie d’autres chose…

Comme je te l’ai dit tout à l’heure on a décidé de ne plus être tourné sur notre plaisir. On a réussi à trouver le compromis entre faire plaisir aux gens et nous faire plaisir. Et en plus, s’intégrer dans un lieu qui nous parle et dans lequel on vit.

B : On peut prendre notre temps, faire ce que l’on veut. Et généralement, nos murs ne sont pas repassés. En général.

S : Plutôt que de faire du vandale.

B : C’est plus agréable. Quitte à être un graffeur et un vrai vandale, autant aller dans l’extrême, dans la violence… quitte à faire la moitié des choses. Le One Up Crew, ils sont à 2000% dans leur logique. Ils sont allés à un point de non-retour. Ils ne peuvent plus revenir en arrière, c’est fini. Je respecte le fait qu’ils assument dans cette démarche-là.

S : Qu’ils soient à fond dans leur demarche.

B : Y’a des mecs qui vont en prison pour ça. C’est un genre de secte, de mafia de graffeurs. Ils sont pleins. Je sais pas si tu vois qui c’est. Ils arrêtent des trains, ils peignent. Ceux qui arrivent, ils leur pêtent la gueule. Je kiffe ça mais je ne le ferai pas (S rigole).

S : Comme je te l’ai dit, c’est l’essence de l’activité. Cela fait partie des origines. Aujourd’hui il y a différentes ramifications qui se sont crées c’est comme des racines, tu vois. Donc on doit respecter ça. Et comme je te l’ai dit, aujourd’hui c’est une culture qui vient d’ailleurs. Lui, il a baigné là-dedans.

B : Moi je suis pas graffeur. Je les respecte. Mais je peux pas accepter que l’on dise que je suis un graffeur. C’est comme si j’étais en train d’usurper leur identité. Ça, c’est à eux. C’est pas ma culture personnelle. J’en connais plein. On utilise plus ou moins les mêmes outils, et plus ou moins les mêmes supports.

S : Après, j’espère que la démarche de notre travail et le fait que l’on fasse accepter aux gens l’art sur les murs en leur servant quelque chose qui est lisible pour eux aujourd’hui, nous permettra à terme un jour de faire venir ces mecs-là. Qu’ils fassent des putains de lettrage de la mort. Que cela ne choquera plus personne. Cela sera rentrer dans un processus d’art. ce sera une forme d’art qui sera représenté dans le quartier mais aujourd’hui c’est trop tôt. Peut-être qu’un jour, parmi les fresques du quartier on pourra voir des gars qui ont fait de beaux lettrages et cela sera apprécié. Les gens vont commencer à apprécier cet art. ils seront en tout cas prêts à lire le message.

A le voir.

S : Et à apprécier ça. Aujourd’hui tu leur pose ça, je te dis, tu leur mets un gars qui leur fait un mega lettrage, sur ce mur-là, les gens ne vont pas comprendre. Ils vont appeler la police tout de suite. Si nous, on a tapé 2 – 3 murs dans la zone et que lui, il fait le 4ème. Tu vois. Là, peut être je l’espere, les gens ils vont venir regarder. Comme ils font avec n’importe quel autre artiste.

B : C’est l’attitude. J’ai déjà peint à des endroits où je n’avais aucune permission. La gendarmerie arrive, ils me regardent. Je les ignore. Je continue à peindre. Au bout de 5 minutes, ils s’en vont (B et S rigolent).

Ils se disent que tu dois avoir l’autorisation.

S : Plus tu fais quelque chose de big, plus c’est faisable. Quand on a fait le poisson zaiguille là, de 19m de long. On a vu la Police passer des dizaines de fois. Ils se sont jamais arrêtés une seconde pour nous poser une question. Tu vois. Moi je pensais que c’était logique, avec tout le passage qu’il y a, de demander. Ils l’ont pas fait parce que cela leur plaisait aussi peut être. Et ils ont vu que c’était du travail, pas un amusement. Parce que, je te dis, cela nous dépasse. Au départ, on le faisait pour nous faire plaisir. Aujourd’hui, cela commence à plaire autour de nous et au delà. Et c’est bien, c’est super d’en être là.

Je passe cette question parce que c’est plus logique. La dernière fois que vous avez peint sur un mur… vous êtes actuellement sur un mur. Donc c’est maintenant, là que vous êtes en train d’œuvre. Mais la première fois sur un mur, individuellement, tout seul déjà.

Alors, au passage, nous avons le même âge car je vais avoir 35 ans en juillet.

B : Je suis en août donc tu es un peu plus vieux que moi.

S : On va pouvoir parler de Dragon Ball alors.

Nous allons avoir les mêmes références culturelles. Alors, votre première fois ? Est-ce que cela marque ? Est-ce qu’il y a eu, comme tu me le disais, de dessiner sur un coin de feuille ? Mais sur un mur ?

B : Je ne m’en souviens plus du tout.

S : J’étais ado. On avait découvert les bombes de peintures dans le garage d’un ami, on a essayer la ou il fallait pas, on a fait des travaux d’intérêt généraux suite a ça.… Donc cela m’a calmé. Mais le gout de cette gestuelle est toujours resté.

Cela a lancé quelque chose en tout cas.

S : Après, je suis retourné peindre des murs mais à l’âge de 30 ans. C’était surement la crise de la trentaine (rires). Au final, Ça fait pas longtemps que j’ai pris ou repris la peinture.

Cela a peut-être muri durant toutes ces années aussi.

S : Je me suis retenu de peindre trop longtemps peut être (rire). J’ai beaucoup de motivation, cela me passionne. Avant j’étais sur d’autres préoccupations. Cela a toujours été en moi mais j’avais moins le temps. J’ai vraiment commencé à apprendre a peindre à ce moment-là. Je suis totalement autodidacte. Je reprends les questions que tu as sur ta feuille. Je n’ai jamais fait des écoles d’art, je n’ai jamais été excellent en art plastique. Je n’ai rien eu de tout ça. Je suis le gars lambda. J’ai fait une fac de sport. Je n’ai vraiment pas évolué là-dedans. Mais à 30 ballets, j’y suis rentré…

Tu n’as pas juste ouvert la porte pour voir s’il y avait de la lumière.

B : J’ai failli faire comme toi, j’ai voulu faire une fac de sport. Pour être prof de sport. Mais je me retrouve dans l’art.

S : Tout ça pour dire, …

Que tu y vas franchement.

S : Moi j’ai fait les choses au fur et à mesure. Par étapes. En tout cas, j’ai tout appris seul. Et ça, c’est important. J’ai tâtonné, experimenté. J’ai appris des parce que j’ai compris que c’est quelque chose qui s’apprend, que les gens qui ont ce talent refuse parfois de partager ou qu’ils le partagent dans le cadre d’atelier bien trop courts pour vraiment progresser. De toute façon, je ne suis pas du genre a prendre des leçons pour faire du graff. Tu comprends ce que je veux dire. J’ai dû le faire tout seul. Et c’était un plaisir de le faire ainsi.

B : Parce que tu étais à la Réunion mais dans l’évolution des gars y’a plusieurs chemins. Y’a celui qui n’y connaît rien au début et qui veut commencer. C’est quoi, c’est comme dans tout. Tu te bases sur des modèles, par mimétisme tu apprends. Tu essaies de faire comme eux ils font, tu apprends les codes comme eux ils font. Tu t’inspires d’autres gens. Après, quand tu commences à avoir ton propre style, tu veux prouver quelques choses aux autres. Et là, c’est hors de question que tu partages quoi que ce soit avec les autres puisque tu veux être le meilleur. Tu vas pas commencer à dire « viens je vais te montrer comment on fait ».

S : Ouai, c’est ça.

B : Après, quand t’es au-delà de tout ça et que tu arrives à un certain niveau, si vraiment tu aimes ce que tu fais, tu le partages, tu apprends aux autres. Tu le donnes. C’est une évolution normale.

S : Il faut avoir le temps aussi.

B : Ouai. Et généralement, quand un artiste ne veut pas donner ces ficelles, c’est très simple, c’est qu’il est encore en compétition. Il veut encore briller.

S : Mais parce que cela fait partie du jeu…

B : Il a encore des choses à prouver. La compétition elle est nécessaire. Parce que sinon tu plafonnes. Si tu n’as pas de référence pour te dire « Fuck, le mec, il a fait ça, faut que j’arrives à faire mieux », « oh putain, lui, il est plus connu », « oh, lui, il est partout ».

Cela crée une émulation.

S : C’est aussi ça.

B : C’est nécessaire, ce challenge. Après, il ne faut pas que ce soit haineux, que cela crée des guerres, les gars ils se repassent leur truc.

S : Il faut qu’il y ait un minimum de respect.

B : Même dans un groupe. Tu as déjà joué en sport collectif.

Ouai.

B : Quoi comme sport ?

Basket.

B : Ok. Tu l’as vu, dans une équipe, tous les gars, c’est ta team. Ce sont tes coéquipiers. Mais il y a un challenge entre vous parce que tu veux pas être sur le banc, tu veux être sur le terrain. Donc avant de te battre contre les autres, tu dois déjà te battre dans ta team.

Montrer que tu as ta place.

B : Sans que cela soit trop fratricide. Mais, voilà. Et ben, le Street art c’est un peu comme ça. Tu as des amis, des ennemis, des teams. Mais c’est comme… ce challenge. Il faut que tu montres que tu es bon.

S : C’était quoi déjà la question de départ ?

C’était la première fois sur un mur. Toi tu dis que tu ne sais pas trop. Mais la première fois en duo, où vous vous êtes dit « tiens et si on faisait cela ensemble ».

B : C’est le vivaneau.

Ouai.

B : A la base, c’était le mur des expérimentations là-bas.

S : On avait juste envie de peindre ensemble.

B : Je le connaissais de vue y’a très longtemps avant que je quitte la Réunion. Mais je ne le côtoyais pas. Je le voyais parce que on se croisait dans le quartier. C’était un gars du centre ville surtout (S rigole). Moi j’étais un gars de Terre Sainte.

Chacun son territoire.

B : On avait des préjugés sur les gars du centre ville. C’était des petits bourgeois, fils à papa, qui avaient tout, qui allaient dans une école privée. Nous, on était de la racaille. Vous aviez cette vue-là de nous. Oui ou non ?

S : Moi je regardais plus les filles (B rigole) que les gars.

B : Mais il y avait des connexions. Y’avait des amis à moi qui le connaissaient. On se fréquentait pas trop, tu sais. Et quand je suis revenu, je me suis souvenu de lui. On avait un ami en commun. On s’est croisé sur le mur que j’ai fait là-bas à Terre Sainte. Et puis « ah mais faut que l’on peigne ensemble ». Puis, il s’est passé quelques temps. On a eu l’occasion de peindre. Cela a été cool. Et on décide de continuer.

S : C’est vrai qu’il s’est passé du temps.

B : Lui, il apporte de l’illustration, moi je sais peindre. Je serais pas capable de faire ce que lui fait. Je pourrais dessiner autre chose. Mais le but…

S : C’est la force des deux. La rencontre.

B : Lui, il apporte de l’image, de la forme. Moi, de la signification, de la texture, de la calli, de la lettre.

S : Tu vois ce que je lui ai expliqué aussi c’est que l’illustration pour l’illustration, on en mange tous les jours. Tu comprends. Aujourd’hui, notre produit, il est relevé par tout ça.

B : Cela fait plus Fine Art, plus Beaux-Arts. La calligraphie emmène plus dans un truc…

S : Plus moderne aussi. C’est ce que je te disais. Le fait d’associer les deux crée un plus. Y’a un rayonnement au niveau mondial de la calli. C’est un quelque chose que j’ai découvert avec lui à l’époque. En suivant sur Instagram.

B : Cela a toujours existé la calli. Cela fait 3000 ans. Pour inventer quelque chose, lèves toi de bonne heure. Les gens, ils vont dire « cela ressemble à lui », « il fait la même chose que lui ». Mais je n’ai pas inventé l’alphabet les gars.

S : Cela existait déjà.

B : Mais le truc aussi c’est les réseaux sociaux. Au début, on était une petite communauté, on se suivait. Et puis là, il y a des gens qui ont commencé à se lancer, à suivre, à faire. Ils s’inspirent. Là maintenant la calligraphie c’est big. Y’a tout le monde. Pour moi les grosses têtes en calli, y’a Lucas Barcelona. Celui qui m’a donné envie d’en faire. Je travaillais à l’époque pour un magazine à Montréal. J’en avais marre de passer ma vie sur un ordinateur. Je me suis dit « il faut que tu retournes sur un truc à la main ». J’étais tombé sur Lucas Barcelona dans un magazine. Il se trouvait qu’il y avait un prof de calli, très réputé à Montréal. Il a voulu m’enseigner pendant 5 ans. J’ai sauté sur l’occasion. J’ai commencé à faire cela sur des objets abandonnés, sur des murs. Puis cela m’a lancé là-dedans. Mais je me suis inspiré d’un gars au départ. Neils Shoe, néerlandais. Pokras Lampas qui est fucked up. Pour moi, c’est les trois. Y’en a plein d’autres mais pour moi, c’est eux les meilleurs en calli. Je m’inspire d’eux. Et en même temps j’essaie de m’en éloigner pour ne pas que l’on dise que ce que je fais leur ressemble trop. Je me dis « lui, il fait du noir et blanc, je vais faire de la couleur », « lui, il fait des trucs sharp, je vais faire des trucs arrondis ».

Trouver sa marque aussi.

B : Les gars, ils sont plus connus que moi.

S : Ce sont des inspirations. Mais c’est ce que je t’expliquais tout à l’heure. Il faut aussi essayer de se démarquer. Ne pas faire la même chose. Moi, clairement, j’ai été inspiré par des artistes locaux à un moment. Ils m’ont donné un peu le gout de peindre. Maintenant je suis inspiré par plein d’autres artistes internationaux, grâce aux réseaux sociaux, grâce aux échanges aussi que je peux avoir avec Vincent. Parce que on parle régulièrement d’art ensemble, on s’échange des artistes. « Tiens tu as vu lui ce qu’il fait » « t’as vu celui-là ».

B : Généralement, tu m’envoie des trucs de calli, je réponds même pas. Je les ai déjà vu y’a un an.

Il découvre au fur et à mesure.

S : Mon apprentissage se fait derrière, tu vois. En attendant moi, je m’intéresse à ton art. (S et B rigolent).

B : Neils Shoe, Lucas Barcelona, Pokras Lampas.

S : Mais c’est vrai que c’était important pour nous d’avoir notre propre saveur.

B : Tu as déjà interview Méo et qui…

GorgOne (interview de GorgOne).

B : Méo, c’est le meilleur portraitiste à la Réunion, en termes de spray.

S : Sans problème.

B : Moi j’aimerais qu’il voyage plus, qu’il partage plus. Je peux aller peindre avec des gens du quartier qui ne sont pas bons si j’aime ce qu’ils font. Je peins avec des gens et puis je regrette des fois. Ben, j’ai essayé et puis voilà.

S :  Ils sont pas dans le même game. Ils sont pas dans ce jeu-là. C’est des anciens. Ils ont rien a prouver…

B : C’est pas une affaire d’être des anciens. Je vais t’emmener voir des anciens.

S : Nous, aujourd’hui, cela fait 4 ans que l’on s’investit là-dedans. Sans dire que l’on surfe sur l’effet de mode. On ne veut pas être rangés dans cette catégorie-là. Et certains diront ça de nous peut etre, tu vois. Mais on verra bien si on est pas encore la dans 20 ans…

Il y a peut-être une histoire de générations, de rapport au monde qui est différent.

S : Cela fait 4 ans que l’on est vraiment dedans. Tu vois. Mais du coup, on bénéficie du fait que c’est dans l’air du temps.

Cela se démocratise. On en voit de plus en plus.

S : Enfin, tu as bien vu, on en profite que dalle. C’est à nos frais ce que l’on fait.

B : Quasiment.

S : Mais on en profite parce que les gens sont plus prêts à accepter. Ces gars-là, peut-être qu’ils ont peint pendant 10 ans sous des ponts et qu’ils ont galéré, qu’ils faisaient des battles de Graffiti, c’était le mieux qu’ils arrivaient à faire une fois par an. Et effectivement, personne n’était prêt à les faire peindre sur les murs de leur case. Parce qu’à l’époque… eux ils ont joué une autre partie. Aujourd’hui cela fait 20 ans qu’ils font ça, ils aspirent surement a autre chose.

Après, on a tous des dynamiques différentes.

B : La dynamique est différente. Tu vois des nouveaux gars qui arrivent, qui se font plaisir. Tu comprends ce que je veux dire.

S : Parce qu’ils s’estiment pionniers. C’est de la même manière que moi, tout à l’heure on parlait du surf. Cela fait 20 ans que je surfe là-bas. Y’a un nouveau qui arrive, qui vient me faire chier. Moi cela fait 20 ans que je suis là, man. Bien sûr que j’ai un droit de regard.

B : C’est un peu comme les vieux rappeurs qui dorment sur les fucking bons albums de rap qu’ils ont fait il y a dix ans et qui disent que ce qui se fait aujourd’hui c’est de la merde. Mais les gars, ils font plus rien. Aujourd’hui. Genre NTM.

S : Et puis notre force c’est d’être à deux.

B : J’exagère.

S : Y’en a beaucoup qui trouve que c’est une faiblesse, que l’on est pas capable de peindre seul. Mais c’est pas du tout ça.

B : Les amis artistes que j’ai côtoyés, si je les fais venir ici et qu’ils défoncent la place, les gars ici ils auront peur de sortir peindre dehors. J’exagère encore… il y a quand même une rivalité. Moi je comprends pas ça. Moi j’aimerais partager avec tout le monde. Spécialement Méo, j’aimerais peindre avec lui.

B :  Peut-être un jour…

Chacun a ses échelles. Peut-être qu’il y a un regard différent de l’un sur l’autre.

S : C’est juste des univers différents. Je t’avais dit qu’il fallait voir peut-être d’où ils viennent et à quel moment ils sont rentrés dans le mouvement. Tu comprends. C’est vrai que chacun a une logique différente. Nous, aujourd’hui, on a une double logique : on est inspiré par des choses qui sont très loin de la Réunion, cela nous donne une énergie si tu veux, et une motivation qui est plus forte que d’autres à un moment T. Peut-être que l’on a plus faim, aujourd’hui, parce que nous, je te le disais tout à l’heure, on s’est donné les moyens de payer nous-même notre façade du bébé chinois par ex parce que personne ne nous a jamais proposé des projets d’envergure, parce que les gens ne nous font pas confiance ou que c’est réservé à des petits clans. C’est ça ou c’est politique.

B : C’est ça.

S : Mais en France, cela fonctionne comme ça. Malheureusement. Si toi, tu ne fais pas les choses toi-même, tu n’auras rien.

B : C’est clair.

S : Nous, là-dessus, on est d’accord. On n’est pas d’accord sur tout, c’est ce que je te disais tout à l’heure. Mais on a la même motivation, on la même envie. On partage ça. Et c’est ça notre force aujourd’hui.

B : Je suis d’accord.

S : Et peut-être qu’il y en a 2 – 3 qui ne comprennent pas ça.

B : Quand tu kick des ass, le monde vient te voir et te proposer des projets. Ici non. Ici, ils ont pas de notion artistique donc ils prennent ce qu’ils connaissent. On prend les plus connus, c’est des valeurs sûres.

Il faut faire sa place. Trouver ce que l’on vaut, montrer ce que l’on est capable de faire. Comme vous le dites.

B : Les gens veulent de la fraîcheur.

S : On essaie d’apporter de la fraîcheur, des choses différentes pour pas que les gens se lassent. Nous, on est dans cette dynamique-là. On fait partie du paysage aujourd’hui. Il faut juste que les gars nous acceptent. Et s’ils étaient dans le partage vraiment… on s’est rendu compte, on était tout jeune là-dedans, plein de bonnes intentions, de motivation. On voulait parler avec un tel, …

B : Ouai, ouai.

S : Dans les festivals on aimerait voir plus de locaux
… on a du talent a la réunion.

S : Bref. Si tu veux. Nous, on avait envie de peindre. Honnêtement. Moi j’y suis allé. A l’époque, je ne côtoyais pas encore Vincent. J’y suis allé, avec mes bombes. Tous les mecs à côté de moi faisaient des façades, tu vois, payés, nourris, avec des nacelles. Moi je suis arrivé, parce que y’a un tel qui m’a dit « viens, y’aura peut-être moyen de peindre ». Je suis venu avec mon matos, j’ai donné de mon temps, j’ai peint parce que j’aime ca. J’ai demandé la permission pour faire l’œuvre aux gens qui organisaient. On m’a dit « vas dans tel coin caché parce que… ». Je me suis fait plaisir comme j’ai pu. J’ai eu l’impression de participer à un mouvement mais j’étais naïf. Ils font peindre des mecs de Métropole mais les locaux, on les oublie un peu…

Et nous, on était en mode auberge espagnole. Les gars, il y a un festival de mon activité, je vais en profiter. Pour une fois que c’est sur mon Île. Y’a en plus des artistes que j’admire qui viennent. Donc j’ai envie aussi de peindre près de ces gars-là. On m’a pas claqué la porte au nez mais c’était limite ça.

Après c’est vrai que cela pose cette question. Cela m’intriguait. J’essaie de suivre la trame et de rester dans mes clous.

S : Vincent aussi il aimerait peindre là-haut, tu vois.

Après, de se dire, l’insularité, sens la dénigrer, surtout avec la richesse de l’Île, qui bouillonne malgré son isolement, il y a des sources, des gens qui viennent, qui repartent, mais c’est vrai que malgré tout, par rapport aux continents, l’Europe ou l’Amérique, qui quoi qu’il arrive, voient des flux plus importants, il y a du monde, d’autres rythmes. Est-ce que cela ne tourne pas en vase clos ? Je vois, Jace par exemple (interview de Jace). Quelqu’un me parle de la Réunion, on te dit « tu vas voir plein d’œuvres de Jace ». Mais finalement, quand je viens, je me rends compte qu’il n’y a pas que ça. Son perso, il est repérable, dans des lieux de passage.

S : Il est emblématique.

B : C’est génial.

Oui, c’est très bien. Mais après, ce qui m’intéressait aussi, en faisant ces interviews, c’était de faire sortir d’autres noms. Parce que je me suis bien dit, en passant en voiture à certains endroits, que là, ben ce n’est pas Jace, c’est quelqu’un d’autre. Qui c’est ? est-ce qu’elle/il est d’ici ? comment elle/il crée ? est-ce que c’est un créole, un métro ? ou est-ce une personne en vacances qui a voulu poser un truc ici, parce qu’il était inspiré ? En même temps, je me posais la question : est-ce que cela ne crée pas un entre-soi, qui fait que si tu es blacklisté d’une certaine façon…

S : C’est ça.

Et bien tu as vraiment des portes qui sont fermées. Et c’est bien dommage.

S : C’est exactement ça.

Parce qu’en même temps, l’idée est de partagé, surtout dans cet art-là, de faire en sorte que la ville devienne un musée à ciel ouvert.

S : Oui mais après…

Qui appartienne à tout le monde aussi.

B : En Amérique du Sud, il y a des quartiers qui sont très colorés comme ça

Très politiques.

B : Très rues piétonnes, mais ça c’est génial. Mais pour revenir sur le côté associatif. Cela fait en sorte qu’il y a le pouvoir dans une main, il y a des décisions et il y des choix à faire. Ces gens-là font des choix. Et souvent, il y a une filiation politique.

En tout cas, après, …

S : On est indépendant.

B : C’est à dire qu’il faut que je crée mon association et que j’aille me coller avec une mairie. C’est ça qu’il faut que je fasse ?

Cela me fait penser à un projet et une association pour le coup, Quai 36, à Paris (interview de Stéphanie Le Quec et quelques photos part 2 et 3). Ils ont œuvré à Gare du Nord notamment. Ils surfent sur les appels à projet de la SNCF, qui elle s’amuse à faire peindre… c’est un autre débat aussi.

S : Gratuitement ses murs, c’est ça ?

Ils ont eu des financements pour faire venir les artistes, peindre dans des gares. C’est vrai que c’est intéressant aussi, de se dire qu’ils n’ont pas attendu que cela arrive. Ils sont allés chercher du financement, trouver un moyen pour que leur envie se fasse. Pour la plupart, ils ne sont pas artistes. Ils se sont dits qu’ils aimeraient bien embellir leur gare, ils passaient notamment gare du nord matin et soir, en se disant qu’ils aimeraient avoir quelque chose qui leur plaise.

Provoquer cela. Pareil dans mon boulot. Je travaille sur Nanterre. Il y a des murs en veux-tu en voilà. Des quartiers où tu te dis, qu’ils sont moches et qu’ils mériteraient d’avoir de la couleur. Cela résonnerait. Les habitants auraient quelque chose de beau.

B : Ce n’est pas juste beau.

Mais tu rames à arriver à faire en sorte que cela fonctionne.

B : Je te conseille vraiment de lire des trucs sur l’histoire de Wynwood à Miami. C’est un quartier qui était délabré. Il était au milieu de tous les quartiers pauvres et dangereux. Il a été revitalisé par un gars qui a décidé d’ouvrir une galerie, de faire peindre les murs autour. Les artistes sont venus. Et maintenant, tout le quartier, il y a des galeries, des cafés. Cela revitalise.

A Montréal, on a eu plusieurs contrats avec la mairie de Montréal et Mu, une association. Cela revitalise. Ils nous disent « aller peindre là-bas, dans ce quartier ». On est payé. C’est pour ça que je ne comprends pas pourquoi ici on n’y arrive pas.

Il y a un vrai écart.

B : Ils ont pas compris que pour revitaliser un quartier, tu repeins les murs déjà. Pour l’effort et l’argent demandé, c’est plus efficace que de construire une médiathèque. Cela commence par là. Cela commence par là couleur.

S : Mais il n’y a personne qui ose.

Et puis cela ne fait pas partie de la logique des gens.

B : On n’a pas besoin d’un million d’euros pour repeindre la rue.

Sur un projet que j’ai mené, où j’avais invité un artiste, enfin non je les ai juste mis en lien. Bref. Cela a commencé par une balade sur le quartier avec les bailleurs et la ville. « Oh lalalaa, c’est plutôt moche, qu’est-ce que l’on pourrait faire ? ». L’idée était d’implanter des jardinières, pour faire des plantations sur une grosse dalle. Je leur ai dit « avant de mettre quelque chose, physiquement sur cette place, il faudrait qu’on la regarde différemment ; car plus personne ne la regarde ». Et je voyais un grand point d’interrogation sur leur visage. Ils ont tous bloqué. Et j’ai ajouté « elle est moche, cette dalle ; tout le monde y passe mais on n’a pas envie de s’y arrêter. Cela serait intéressant d’avoir une œuvre sur le sol, que les gens, depuis leur balcon voit la place changée ». Cela s’est fait. Cela n’a pas été un succès parce que certaines personnes n’ont pas apprécié l’œuvre. Mais peu importe. Je pense qu’aujourd’hui, on est en train d’envisager faire des actions sur cette place et continuer le mouvement. Tu vois. Et les habitants, les jeunes qui ont peint avec l’artistes, si sont retrouvés. Ils ont dit « c’est mon quartier ».

B : C’est leur fierté.

S : Tu as peut-être la clairvoyance que d’autres n’ont pas. C’est tout. Et nous, c’est un peu la démarche que l’on a fait ici, en peignant dans nos quartiers.

B : Les gens, ils veulent une action directe, efficace. C’est comme, une place, on va mettre un truc, on fait une action immédiate. Alors que la peinture, y’a une action immédiate mais comme ce n’est pas du volume, c’est autre chose. Cela apporte du tourisme, comme tu le dis. Les gens, ils ont envie d’être là. Ils ont envie de passer là, de s’y promener. Ils sont fiers du quartier.

S : Quand on aura repeint entièrement le quartier lol.

B : Tu sais quoi, des gens heureux c’est des gens qui sont fiers de leur quartier.

S : Et ici, les gens sont fiers.

B : Terre Sainte.

S : Il suffit que tu viennes un peu là, et tu verras.

B : Terre Sainte…

S reçoit un coup de téléphone.

B : Nous, on ne fait pas cela pour la gloire. Parce qu’il y a d’autres choses à faire pour cela. Mais pour moi, la Réunion c’est un terrain d’expérimentation. Parce que le climat fait que je peux peindre.

Il y a une vie, une nature, l’environnement booste au niveau de l’envie.

B : Au niveau du mode de vie. C’est agréable d’être dehors, surtout quand il fait chaud. Par rapport à Montréal.

Cela doit être au chose.

B : Tout gèle, il fait moins 30°. Tu peux peindre juste de fin mai jusqu’à novembre. En avril il y a encore des tempêtes de neige. Donc la moitié de l’année. Après, je descendais dans le sud. Ce que je faisais, c’est d’aller aux Etats-Unis, au Texas, à Miami pour peindre. Mais là, je me suis dit, je viens voir ma famille à la Réunion. Je reste pour je sais pas combien de temps. J’ai pris un aller simple. Je me fais plaisir. Je reprends les racines. Je me ressource. Cela m’inspire. Pour repartir là-bas, avec des nouvelles saveurs. Je suis venu avec mes saveurs nord-américaines ici. Je fais comme la route des Indes. J’emmène les soies, les épices et quand je fais le voyage retour, j’emmène les autres saveurs de là-bas, le côté tropical. Là-bas, j’ai très peu de couleur alors que là, il faut des couleurs. J’ai commencé ici à peindre en noir et blanc mais non.

Au niveau technique, vous travaillez différemment. Sept, tu es à la bombe. Box, plus…

B : Pinceau.

Comment vous arrivez à faire ensemble ? ce matin on parlait avec Sept des fois où vous avez pu bosser en même temps sur une œuvre, d’autres où vous êtes en décaler tout en l’ayant conçu et en la travaillant ensemble. Le fait aussi d’associer deux techniques différentes. Tu disais, Sept, que la calligraphie, tu t’y es intéressé. Cela crée une meilleure compréhension du travail de l’autre ?

S : A la base, c’est surtout qu’avant c’était quelque chose qui me plaisait déjà. J’ai essayé de comprendre un peu mieux ce qu’il faisait. Je continue de m’y intéresser. J’en fais pas beaucoup. Mais aujourd’hui, c’est notre travail. Tu comprends. Je lui envoie des trucs qu’il a déjà vu, mais c’est aussi lui montrer que je suis dans la démarche de m’intéresser à la calli, à une partie de ce que l’on fait en commun. Si je comprends pas cela, on ne peut pas s’enrichir mutuellement.

B : Ouai, j’avoue.

Concevoir aussi ton œuvre tout seul dans ton coin et de ne pas y réfléchir ensemble.

S : Cela me permet aussi de mieux le comprendre dans nos interactions.

La création vous ressemble et pas te ressemble. A toi Sept, ou toi Box. Tirer tellement d’un côté que l’autre ne s’y retrouve pas.

B : Personnellement, il y a plein de gens qui disent collaboration mais pour moi, les graffeurs, y’en a un qui fait une œuvre là, l’autre à côté, un troisième encore à côté et pour moi, si c’est pas entremêlé, ce n’est pas une collaboration. C’est une juxtaposition. Tu vois.

S : Ils font des jams. Mais, comme je te l’ai dit, la culture du Graffiti et des graffeurs c’est moi, mon blaze, mon truc. Une seule fois à la Réunion j’ai vu un truc qui m’a impressionné, c’est deux blazes qui étaient dans le même lettrage. C’est à dire Lego et un autre gars. Une fois je me suis dit, « ces gars-là, ils sortent de la logique ». Là, il se passe quelque chose, il y a une vraie interaction. Effectivement les jams graff, tu as ton espace. Je m’en rappelle. J’ai participé à des jams, j’ai surfé sur cette vague. On fait des traits, « toi tu es de là à là, toi de là à là ». Après, si tu es à côté d’un gars un peu cool peut-être que vous allez maillé un petit truc ou faire un fond général et puis chacun pose son truc. Ou il y a une thématique générale que tout le monde respecte. Mais sinon c’est chacun met son nom, chacun fait son truc. Et c’est vrai que l’on a fait une fresque à St Leu pour le départ d’une artiste. Y’avait plus de persos que de lettrage. Là, on avait du mal à retrouver les lettrages. Mais malgré ça, tu vois, c’était du claquage. Chacun faisait son truc. Et après tu as des mecs comme Kid Kréol et Boogie qui finalement peigne à 4 mains mais produisent presque le même travail. Ils font exactement la même chose, comme des jumeaux.

B : Là, tu peux pas distinguer qui fait quoi. Ils ont été ensemble à l’école, ils peignent ensemble.

En tout cas, c’est un duo fort.

S : On apprécie leur travail

B : J’aime ce qu’ils font. Quand j’ai quitté la Réunion, je continuais à suivre des trucs, la musique réunionnaise, les informations. Et dans l’art, je voyais eux. J’étais content. Enfin y’avait des gars qui faisaient des vidéos super cool. Ils faisaient des gifs animés. Je trouve ça super cool. C’était fucked up. Et il était temps bordel.

S : Ils sont presque la moitié de l’année à Paname aussi lol. La Ils vont au Kill Art, en Colombie.

B : Ils vont en Colombie ?

S : Ils ont été invités par un artiste connu de Lyon je crois.

B : Tu vois, moi, les festivals dans lesquels je me suis fait invité… est-ce que tu es allé regarder ce que l’on a fait un peu avant, sur internet ? non

Non, parce que je ne savais pas où regarder.

B : Moi la plupart du temps je me suis fait invité dans les festivals, pour faire de la calligraphie sur des objets abandonnés. Du coup, j’ai plein d’amis qui sont invités dans des festivals. Je vais, je les suis ou on n’y va à l’arrache. Moi je fais mes trucs. Il y a des gens qui me repère. « Ok, le festival dans une semaine, est-ce que tu veux peindre un truc ? ». Et cela a toujours été comme ça. Je fais un truc, ils kiffent ce que je fais et « ok est-ce que cela te tente de venir ? ».

Je me dis aux Etats-Unis, il y a une forme de relation qui peut se nouer assez rapidement et quand cela match, tu peux très facilement ouvrir ta porte.

B : C’est tout de suite.

Alors qu’en France, c’est autrement. Moi je le vois au niveau des galeries que je suis et où je vais. Elles ont leurs poulains.

S : C’est ça.

C’est un peu chasse gardé d’une certaine manière. Tu ne vas pas retrouver Jace dans tous les galeries. Et très bien. Comme ça tu sais où aller quand tu entends qu’il y a une expo de Jace à Paris.

S : La galerie Mathgoth.

Oui, tu vas à Mathgoth. Je les apprécie beaucoup, Mathilde et Gauthier. Je trouve qu’il propose des artistes de dingue, comme Cope2. Il avait peint et débordé sur les murs. C’était d’une sacrée vitalité. Cela bousculait le côté, dessine bien sur la toile et ne dépasse par du trait. Mais après, il y a des secteurs où tu te dis que c’est dommage qu’ils ne dialoguent pas ensemble. Cela cloisonne peut-être un peu. La spontanéité qui existe aux Etats-Unis je pense peut faire la différence. Quand certains artistes me racontent qu’ils ont été dans certains festivals, je pense à Kashink par exemple.

B : Mais Kashink, je la connais.

Je l’ai interviewée (voir interview de Kashink).

B : Quand elle est allée à Miami, elle t’en a parlé ?

Ouai.

S : C’est celle qui fait les pairs d’yeux, c’est ça ?

Ouai.

B : il y a des gens qui t’accueillent aux Etats-Unis, quand tu fais du Street art, tu es comme un demi-dieu. Comme un Sumotori au Japon. C’est à dire que les gens, ils te donnent les moyens de faire un truc, ils t’aident, te supportent. Tu n’es pas obligé de voir avec la mairie. Tu as des gens qui investissent sur toi.

Oui les privés osent.

B : Je trouve ça génial.

Alors qu’en France, nous n’avons pas du tout cette habitude-là.

B : Oui, et c’est très regrettable. Kashink, j’ai passé du temps avec elle. Elle est cool. Je lui ai suggéré de tatouer sa moustache.

Tu es allé jusque-là.

B : Yo, je lui ai dit « tu es à fond dans ton personnage, si tu es une vraie artiste, tu y vas, tu n’as plus de limite, tu ne reviens plus en arrière ».

S : Mais c’est le problème des mecs qui sont trop dans l’illustration et qui cherchent cette reconnaissance. Et on revient à la logique du mec qui met tout le temps son blaze. C’est à dire, elle, pour être reconnaissable et mettre son blaze, c’est son personnage à 4 yeux.

Et aujourd’hui, c’est pour ça que je suis content du travail que l’on produit avec lui. On a un produit reconnaissable, qui marque un peu les esprits et qui nous permet une évolution monstrueuse. Lui, le jour où il a pas envie de faire du gothique, il fait une autre police. Tu comprends. Le Maloya c’est pas du tout des tapisseries de calli. Et moi, j’ai la possibilité de faire de temps en temps un visage, un gros plan sur une face, un lion. On a beaucoup de possibilités et cela me ferait chier de m’enfermer dans un truc.

B : C’est clair.

S : Même si…

B : Mais ils sont obligés de faire ça pour se faire reconnaître. Mais Kashink est-ce qu’elle t’a parlé de son expérience à Montréal justement ?

Oui. Elle m’en a parlé.

B : Le festival de Street art Mural, il a été monté par 4 gars. Mais il aurait été impossible à monter sans Glenn Castanheira, il run tout ce qui est Plateau Royal et Avenue St Laurent. Cette avenue c’est la Main Street de Montréal, qui sépare la partie ouest anglophone de la partie est francophone. C’est la rue principale, culturellement, monétairement. Tu as Sherbrook, St Catherine, St Laurent. Eux, ils sont venus me recruter pour le 1er festival Mural alors qu’on venait de pondre une voiture, calligraphiée de la tête aux pieds, que l’on avait fait rentré dans une petite salle pour le MTL ZOO. On avait été obligé de mettre la voiture sur le côté, sur des petites roulettes pour la faire rentrer. Les gens étaient là « comment vous avez fait rentrer la voiture ? ». C’était la masterpiece de l’exposition. Du coup, ils sont venus là pour monter un festival. Et de fil en aiguille leur truc est devenu vraiment big.

L’astuce qu’ils ont trouvée c’est de faire sponsoriser un mur par Rogers. C’est l’équivalent d’Orange au Canada. Sauf que Rogers, eux, ils paient pour le mur, mais ils sont obligés de faire de la pub monstre. Histoire de le financer. Rogers ils ont leur mot à dire sur ce qui est fait, sur le thème, ce qui est écrit, quel artiste. Aux USA comme au Canada, les stades sont achetés et souvent ce sont les noms des compagnies, comme cela tu as ta pub. C’est comme si en France on avait le stade Orange.

On commence à avoir ça d’ailleurs.

B : Parce que justement, les municipalités n’ont pas d’argent pour créer les stades. Donc les multinationales financent tous les trucs culturels. Les choses sont en grand. Moi quand je veux peindre un mur, j’en ai rien à foutre que c’est la Banque des jardins (Canada) me donne 10 000$. Je passe par une association, « on aime pas trop ce genre de chose, donc il faut que ce soit un projet participatif avec des enfants… ». Tu vois la différence, c’est quoi, en termes d’évolution pour un artiste. Je préfère autant que la banque me file du cash et que je puisse faire ce que je veux.

C’est peut-être là que se joue le fait d’être des générations différentes, un regard différent sur ce monde financier. Je le vois dans le monde associatif. J’ai créé un partenariat avec une entreprise, une jardinerie. Je leur ai demandé ce qu’il faisait des plantes invendues, est-ce qu’ils les jetaient. Ils m’ont dit qu’ils n’en faisaient rien. Ils m’ont proposé de les récupérer, ce que j’ai accepté. Je récupère énormément de plantes que je redistribue sur plusieurs projets de jardins sur Nanterre. Pour certains du milieu associatif, je pactise un petit peu avec une entreprise. On me disait « est-ce que tu dois faire ceci ou cela ? », « est ce que tu dois citer leur nom à chaque fois que tu ouvres la bouche ? ». En fait non, ils sont très cool. Pour l’instant, il n’y a rien d’écrit. On essaie aujourd’hui de conventionner pour que cela soit un peu plus formel et faire en sorte que cela soit valoriser de chaque côté. Mais c’est vrai que les gens avaient en tête que l’on allait se faire bouffer, qu’ils allaient nous imposer des choses. Les Espaces Verts de la ville au départ m’ont dit de surveiller les plantes qu’ils me donnaient en estimant qu’ils allaient me donner des mauvaises plantes, invasives. Ce sont des questions que je ne m’étais pas posé. Cela a crée…

B : Une suspicion.

Ouai. Une fois que c’est dépassé, une fois que les gens comprennent que cela fonctionne, ils oublient ce qu’ils avaient dit.

B : Parce que l’argent c’est le mal en France. Comme le disait Coluche, « les méchants se sont les riches et les gentils se sont les pauvres ; et tous les gentils veulent devenir méchants ».

La pression.

On a couvert, sans que je pose toutes les questions, la trame de l’interview. Nous avons bien avancé. Est-ce que là, quand vous créez, vous avez des anecdotes avec les habitants ? Est-ce que vous faites en sorte que cela résonne avec l’environnement ? Comment êtes-vous accueillis ? Comment les habitants sont avec vous ? Tu me disais, Sept, que certains vous sollicitent. Est-ce que cela vous plait d’être dans cette ouverture, dans ce partage, de chercher à ce que la rencontre se fasse ?

S : Aujourd’hui, je pense que l’on est acteur de ce changement. Je te disais que la ville est en pleine mutation, en train d’évoluer. On prend part à cela. Nos activités dans la zone nous ont permis d’avoir la reconnaissance des gens. Ils savent maintenant qui on est, ils connaissent notre travail. On a eu aucun retour négatif pour l’instant. Je touche du bois. Tout s’est bien passé. Maintenant, lorsque l’on peint, on a un super retour des gens. Ils nous envoient des ondes positives, des coups de klaxon, des pouces levés, des sourires. C’est pour ça que peindre sous les ponts cela ne nous fait pas kiffer. Ce que l’on aime, c’est les retours immédiats que l’on a. Cela nous pousse à continuer. Quand tu es sur une œuvre une demi-journée, sous un pont, ça va. Mais quand tu passes plusieurs jours, que tu donnes de ton temps, que tu es cuit, que tu es fatigué parce que le visage du bébé tu l’as regardé 1528 fois et qu’il faut que tu y retournes, ce n’est pas toujours facile. Et on a besoin d’énergie. Pour avancer. On est des êtres humains. Les gens nous apportent cela.

Après, notre démarche n’est pas d’imposer un truc à l’américaine dans un quartier qui est très local. La logique est inverse. Apporter une forme d’art comme à l’américaine et l’exploiter pour servir une communauté. Aujourd’hui je pense qu’on la sert complètement et que l’on n’a pas fait d’erreur dans nos choix. Cela reste quand même des choses que l’on réfléchit à l’avance. C’est ce que je te disais tout à l’heure. On décide pas « aller cela nous fait rigoler ». Le singe que je t’ai montré, il est super beau. J’aimerai bien faire ça. J’aimerai bien aussi, mais bon, si tu fais un singe sur la maison de quelqu’un, il pourrait se dire qu’on le considère comme un singe. Ils sont pas prêts. Un jour on le fera. On attend le contexte favorable. On s’imprègne vraiment de ça. On n’impose pas notre univers.

B : Il faut développer la culture artistique.

S : On est là vraiment pour apporter un truc au quartier. Tu as bien vu, il y a certaines œuvres que l’on n’a pas signé. Parce que c’est pas pour nous. Enfin pour nous à un moment mais c’est pour tout le monde. Le but est de valoriser ce quartier, qui à l’époque était mal famé. Encore aujourd’hui, certaines maisons sont en ruine. Les gens laissent parfois leur détritus. On espère que les habitudes vont changer. Moi j’habite dans le quartier. Les mêmes jeunes qui sont venus me tirer des trucs sur ma terrasse, aujourd’hui me serrent la main.

B : Avec sa casquette sur la tête.

S : Il la met plus maintenant.

B : Il te voit, il l’enlève.

S : Tu vois. Moi j’ai joué le jeu, je n’ai rien dit. Je l’ai identifié le jeune. Mais je me suis dit, cela ne sert à rien.  Aujourd’hui, on a pu l’éduquer autrement et c’est super beau. Si demain, là où on a mis une de nos peintures, on ne retrouve plus les détritus, on aura gagné. Une fois que l’on a posé une œuvre, les gens ensuite prennent souvent soin du lieu.

Cela embellit. Les gens sont fiers.

S : Dans l’inconscient collectif, tu apportes quelque chose qui dépasse l’univers de la peinture. Les gens, ils vont prendre soin de leur quartier, de leur zone. Sauf le mec qui met sa poubelle devant le grand poisson.

B : Il met son scooter.

S : A part lui, en général, les gens prennent soin. Quand on a fait l’oiseau bélier, au-dessus du Rond Pont Croix Jubilé, le mec nous a demandé s’il devait repeindre son portail. Tu comprends ce que je veux dire.

Il y a un bel impact.

S : Franchement oui. Il est monstrueux. Les gens réalisent qu’ils doivent prendre soin de leur quartier. Ici, c’est facile parce que les gens se sentent vraiment acteurs. Nous, on est fier de faire cela ici. On n’aurait peut-être pas eu la même énergie s’il avait fallu produire cela à St Louis. Et pourtant, cette ville en aurait besoin. Mais voilà, nous sommes portés par cette énergie. C’est ça qui fait que l’on a une petite aura dans le coin. Cela nous permet de continuer. Peindre dans ce quartier c’est important. Cela apporte.

B : Dans le quartier où j’ai grandi. Je suis content d’être là.

S : C’est ça aussi. On a un affect particulier avec l’endroit.

On va faire la dernière série de questions, qui sont toutes simples.

S : Arrêtes de parler de Art Bassel, ok. De Wynwood ok. On reste à la Réunion.

Si vous aviez un morceau de musique, un groupe, un style à nous conseiller en lisant l’interview. Chacun une réponse, car vous n’avez peut-être pas les mêmes goûts.

S : Figure-toi que l’on se retrouve sur pas mal de choses quand même. Bon après, il est un peu à l’américaine. Comme je te l’expliquais tout à l’heure, vu que l’on a grandi dans le même contexte et que l’on a le même âge, on aime les mêmes choses. Nos goûts musicaux ont évolué. En général, le peu de fois où l’on a écouté de la musique en peignant c’était du rap. C’était Shurik’n.

B : Y’a aussi Al Green – Love and happiness. C’est bon ça.

S : On aime beaucoup de choses similaires. Et c’est pas uniquement en musique.

B : Nekfeu.

S : Je sais même pas ce que c’est.

B : Tu connais ?

Ouai.

Si vous aviez un endroit, un lieu, un resto, un bar, un coin de la Réunion qu’il faudrait connaitre :

S & B : Terre Sainte.

Venir se perdre dans les ruelles.

B : C’est le quartier le plus cool de la Réunion. Terre Sainte. Je ne les connais pas tous mais quand même Terre Sainte.

Et au détour d’une ruelle, on peut tomber sur une de vos œuvres.

S : De nous ou d’autres personnes.

Bien sûr.

S : Il ne faut pas non plus que cela devienne le Far West. On ne contrôle rien. On espère que cela invitera d’autres artistes à le faire, proprement. Tout en respectant le quartier. Nous, on le respecte énormément. Pas là pour balancer…

Vous serez les intermédiaires peut être avec d’autres artistes qui aimeraient poser une œuvre ici. Faire le lien avec le quartier. Peut-être permettre de comprendre ses codes pour ne pas qu’ils fassent n’importe quoi.

S : Il faut faire attention avec ce discours-là. On ne veut rien contrôler, rien régenter. Contrairement à certains qui le font ailleurs. Tu comprends ce que je veux dire.

B : On ne veut pas devenir une association, dire « ok, on a un festival. Tiens le mur, voilà un pot de peinture, amuses toi ».

Si l’occasion se fait, plutôt qu’une personne vienne et fasse n’importe quoi là, que vous puissiez comme un guide faire l’intermédiaire avec le quartier, pour qu’il le comprenne.

S : Nous en tout cas on serait ravi de faire partager les murs que l’on nous propose à d’autres artistes.

B : L’avantage que l’on a dans ce quartier-là, c’est que les gens nous font confiance plus qu’à d’autres. Cela veut dire que si l’on voit quelqu’un, que l’on explique les choses, ils ont moins peur qu’un gars random, qui débarque et qui vient peindre un mur.

S : C’est vrai que cela peut être plus facile.

B : Je haïs un peu les intermédiaires parce que quand je peignais avant, il y a beaucoup d’intermédiaires qui se mettaient entre moi et le truc. Et au final, ils deviennent indispensables. Parce que tu es devenu leur vitrine. Ils sont venus te voir toi, pour peindre. Ils t’ont initié. Il va dire « voilà, moi j’ai tel artiste, tel autre ». Ce qui fait que quand un mec veut que je peigne son mur, il va passer par l’intermédiaire. Donc je suis tout le temps en train de dealer avec des intermédiaires. En terme monétaire, tu te fais dépecer. En termes de choix, on te dit déjà ce que tu dois peindre. « On a pensé à toi pour faire cela ». Cela coupe toutes les libertés. Je n’ai donc pas envie de faire aux autres ce que l’on a fait pour moi.

Si vous aviez un message, un coup de gueule, une dédicace, un mot à dire.

B : J’ai tout dit.

S : Si quelqu’un veut nous inviter à peindre à l’extérieur, on n’est pas contre non plus.

Aller sur d’autres territoires ?

B : Je suis jamais allé en Asie, ce serait cool.

S : Nous, on aimerait sortir aussi. Comme il le disait tout à l’heure, il y a cet aspect appartenance au quartier, mais on a envie d’exporter cela. Il parlait exporter les épices. Quelques parts, nous apporterons la saveur réunionnaise, créole. Peut-être que c’est notre version de la calli et du personnage. Il y en a beaucoup qui le font mais nous avons notre façon unique. Si quelqu’un nous invite, nous serons ravis de mettre de la couleur sur les murs ailleurs.

Si vous aviez un voyage, pas forcément pour graffer, où aimeriez-vous aller :

B : Cap Town. L’Australie. L’Asie.

S : Le Maroc. J’aimerai bien peindre au Maroc. Un peu à la Djerbahood. Tu en as entendu parlé ?

Ouai.

S : C’est le genre d’événement auquel j’aimerais bien participer. Même si c’est une grosse industrie derrière et que ce ne sont pas forcément les mêmes valeurs que je porte. Le fait d’aller peindre dans ces lieux-là, qui sont magnifiques. C’est de l’art. tu découvres des supports inédits. Nous, aujourd’hui, si l’on peint dans un village de pécheurs, c’est pas anodin. On recherche le côté typique. Aller peindre une façade à Paname, bien sûr que cela nous ferait kiffer. Mais peut être que des petits trucs, en Afrique du Sud. Une petite maison, cela nous intéresse aussi.

Qui résonne, avec une histoire.

S : Des façades, on aimerait. Mais cela nous coute un peu cher. On va les espacer un peu (rire).

Bon, on lance l’appel. Enfin, la dernière question, qui inverse les rôles. Si vous aviez une question, chacun la vôtre. Si vous aviez une question à me poser, être sûr que je vous réponde et que je vous dise la vérité, vous me demanderiez quoi :

B : Vas-y.

S : Est-ce que tu as passé un bon moment ?

Là, depuis quand ?

S : Ce matin ?

Très bon moment. Un peu chaud dans la première rue je dois te l’avouer. Encore que j’emmagasine la chaleur, je la prends vue que je vais bientôt rentrer en Métropole.

S : Tu vois cela nous coute cher de peindre.

Un très bon moment. Je suis ravi de vous avoir croisé, avant de partir, d’avoir eu l’occasion de vous rencontrer. Je vais inviter mes parents à venir refaire un tour ici. Ils habitaient pas très loin d’ici pendant quelques années, puisque mon père travaillait au collège du coin.

S : Il est enseignant ?

Il était directeur de la SEGPA.

S : C’est dommage qu’il y soit plus. Il nous aurait invité à peindre un mur dans le collège.

Il aurait bien pu dire oui. Un bon moment donc. Merci d’avoir pris le temps également.

S : C’est normal.

B : Ma question. Qu’est-ce que l’art ou le Street art t’apporte en tant que spectateur ? Puisque nous t’avons dit ce que cela nous apportait en tant qu’artiste, celui qui tient le pinceau ou la bombe dans la main. Mais toi, celui qui regarde les murs, cela t’apporte quoi ?

Il y a plusieurs aspects. Ce que je t’ai dit ce matin Sept. Personnellement, il y a la rencontre avec l’artiste, l’humain qui est en face. Comprendre pourquoi il fait ça. Cela me plait, m’interpelle. Cet humain qui se casse le cul à poser une œuvre, à y réfléchir.

S : C’est l’aspect don qui t’intrigue.

Oui. Pourquoi lui ou elle prendre ce temps, cette énergie pour faire son œuvre. Je parle hors des festivals, hors des commandes. Le côté spontané, de la donner, de la faire à un endroit, cela m’intéresse. D’en comprendre une partie sans que tout soit rationnalisé. D’où les rencontres et les interviews, pour aller plus loin. Après, il y a mon regard de photographe. J’adore la ville, l’urbain. De plus en plus, je me mets à photographier les gens dans ce milieu urbain. Avant j’avais du mal à oser prendre en photos les personnes. Ce qui me plait, c’est l’interaction, avec l’habitant qui passe, celui qui passe devant l’œuvre tous les jours ou le promeneur qui vient pour la première fois. Comment l’œuvre résonne avec le lieu. Comment les gens s’en empare.

S : Cela ne t’a jamais tenté d’aller interroger les gens qui habitent autour des œuvres ? Nous avons fait un pécheur un peu plus loin, pourquoi tu n’irais pas poser la question au propriétaire de la maison ? lui demander ce qu’il en pense. Ou demander aux voisins. Nous, c’est un travail que l’on ne fait pas. On l’a vécu, parce que nous étions là, nous avons côtoyé les personnes du quartier, qui passaient tous les jours pour certaines. On finit par les connaitre. C’est vrai que pour toi, en tant que spectateur, si cela t’interpelle, cela pourrait être top.

Cela serait assez chouette. Aller dans cette démarche, chercher la parole de celles et ceux qui ne s’expriment pas. Dans mon boulot, je le dis à tout le monde et cela embête pas mal, mais je demande souvent qu’est ce qui est prévu pour l’absent, la personne qui ne vient pas à la réunion, qui n’a pas donné son avis mais qui aurait peut-être quelque chose à dire. Cela fait construire différemment les choses.

S : Souvent dans notre activité, c’est le spectateur qui est absent. Souvent, dans les projets, quand la municipalité ou l’association choisit les artistes qu’elle veut inviter, le choix de l’habitant est souvent oublié. Je trouve cela très dommage.

A des moments, cela peut ne pas matcher du tout.

S : Après, les gars ne peuvent pas faire des enquêtes. Je peux comprendre que c’est lourd. Mais des fois cela vaudrait le coup.

B : Avant que j’oublie. Je vais te donner des liens qui pourraient t’intéresser.

Tu peux me les marquer maintenant. Mais si vous avez des choses précises à partager, nous pourrons mettre les liens dans l’interview. Pour moi c’est la force d’internet. Et, la dernière partie de ma réponse Box, c’est qu’en fait à terme je poserais peut-être quelque chose sur un mur. Et qu’à force d’avoir vu, revu des choses, j’en aurai pris et appris quelque chose. Aujourd’hui, je fais de la photo et je me plaisir avec ça. De l’écriture aussi. Cela coute, c’est sûr. J’ai créé des livres, en autoédition, 4 de ville-photos-poésies. New York, Londres, Berlin et Madrid.

S : Tu as commencé à quel âge ?

D’écriture, quand j’étais jeune. Photo…

S : La production écrite c’est pas mal mais les arts visuels sont venus comment ?

J’ai toujours été passionné par la photo. Cela reste un souvenir de mes cadeaux de Noel d’avoir reçu un appareil photo qui faisait des panoramiques. Plus personnes ne l’a aujourd’hui.

S : L’aspect urbain te plait beaucoup et t’a poussé à t’intéresser au Street art.

C’est exactement ça. Comment cela investit la ville ? Comment cela interroge ou non un quartier ? Je suis allé, l’année dernière à San Francisco, voir des amis. La densité des œuvres au niveau du quartier de Mission. Entre les œuvres latino, lutte des classes, les choses plus graphiques. J’aime bien voir les interactions. Montrer quand les artistes sont en train de créer. Sans dévoiler tous les secrets. Cela me plait de montrer les différentes étapes de création. Je l’ai fait pour Vinnie, une artiste que j’aime beaucoup. J’avais suffisamment de photos d’elle pour raconter comment elle avait fait.

S : Elle dessine des femmes ?

Oui.



S : Si cela se trouve c’est elle qui va à Kill Art en Colombie.

B : Avec des masques, super ronds ?

J’avais pris des photos de son œuvre pendant une semaine. Intéressant de voir les étapes, comment elle avait fait son fond, comment elle projetait les couleurs. La photo qui me plait le plus, c’est de la voir avec sa feuille A4 et le mur immense en face.

S : Et bien tu vois, Kid Kréol & Boogie vont là-bas aussi. Il y a Hopare aussi. J’aurai bien aimé peindre avec lui.

Hopare, c’est chouette ce qu’il fait.

S : c’est un excellent peintre.

J’ai une critique à lui faire et je l’avais dit à la galeriste qui l’avait exposé. Je trouve son travail très impressionnant, une belle énergie. Ce qui me dérangeait, c’est que les portraits des femmes, puisqu’il peint beaucoup les femmes, sont trop parfaites. Leur courbe, les lignes sont trop précises, trop belles. J’aimerai bien le voir avec d’autres modèles, d’autres formes de corps, de visage. Chercher autre chose. Après je pense que ce n’est pas sa route.

S : C’est se sensibilité. Mais il fait d’autres choses que les femmes en ce moment. Il y a des hommes.

Il avait fait un travail en noir et blanc sur feuille superbe.

S : Moi j’ai ma réponse. Je sais pourquoi il ne fait que des femmes parfaites. Mais après c’est autre chose. C’est peut-être une discussion que je pourrais avoir lui, si un jour j’ai la chance de pouvoir le rencontrer. J’aurai bien aimé aller au festival pour le rencontrer. Parce que j’ai l’impression qu’il vient d’en bas. C’est l’impression que j’ai.

Il est jeune aussi.

S : C’est un graffeur a la base on dirait. Cela me plairait de le voir. Peut-être qu’il est intéressant. Mais voir, avec son vécu, comment il fait, projeter comme ça. Il a une maitrise forte et tout. C’est un portraitiste et il y a rajouté des trucs. Il le fait très bien. Avec une belle énergie.

J’aime beaucoup.

S : Il aurait pu y avoir du lettrage Wild style. Mais il y a dû en avoir. Ce personnage m’intrigue.

B : On y retourne.

Je vous remmène ?

S : Ouai.

Merci beaucoup.

 

Ps : Sur Wynwood à Miami, j’ai trouvé plusieurs sites internet qui permettent de se rendre compte de l’ampleur du projet : the Wynwood walls, Miami Tripee, Wynwood Business Improvement District. Peut-être qu’un jour j’irai en voyage là-bas et je pourrais vous en dire plus.


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