Interview de Kashink

Plusieurs fois, son nom d’artiste est revenu. Par des photos via Facebook. Lors de l’interview de Codex Urbanus, de Shadee K. Derrière son pseudo pour moi, de la couleur, des personnages mystiques, mystérieux, aux multiples origines. Des yeux qui me regardent, qui observent.

Au cours de ma balade parisienne, le 7 avril, je tombe sur elle en train de réaliser une œuvre sur un rideau de fer. Spontanément je vais à sa rencontre pour la saluer. Nous discutons brièvement. Elle me confirme le rendez vous et me demande si on peut l’avancer de 30 minutes.

Rencontrer une femme. Evidemment. Rencontrer surtout une artiste, un peintre. J’espère sincèrement ne pas lui faire vivre un n-ième interview, avec les mêmes questions, les mêmes silences.

Nous allons d’abord faire une visite guidée du quartier. J’attends. A la terrasse d’un café. Vers le métro Maraichers. Il fait froid mais je suis réchauffé par le soleil. Le quartier s’anime. Des gens courent, disparaissent au coin de la rue. La factrice part en tournée. Les boutiques ouvrent. La carrefour voit passer énormément de véhicules. A nouveau un rayon de soleil.

Elle arrive. Je paie mon café. Nous partons, rue des Pyrénées. Je découvre avec elle plusieurs de ses œuvres, avec quelques commentaires. Une mise en marche intéressante. Nous continuons, vers la rue St Blaise. Un café. Nous nous installons. 


En propos introductifs, je me suis dit que répondre à une nouvelle interview cela pouvait te plaire ou te saouler. Alors est-ce que l’on se voit pour faire l’interview ou juste pour se voir et prendre un café ensemble? Est-ce que tu te prêtes facilement au jeu ?

Cela m’arrive régulièrement. Et je me prête au jeu parce que j’ai des sollicitations soit de gens qui veulent faire des interviews, des articles, soit d’étudiants qui font un mémoire. Et j’aime bien prendre le temps d’y répondre parce que, je me souviens quand j’étais étudiante, c’est pas forcément évident de pouvoir recueillir des témoignages. Je trouve que c’est bien de pouvoir donner ça à des plus jeunes générations. Voilà. Pouvoir partager à ça avec eux.

Est-ce que c’est un peu, on m’a donné alors je redonne ?

Non. J’ai jamais trop eu d’encouragement à être artiste en fait. Du tout. Donc au contraire, je donne ce que j’aurais bien aimé avoir.

Me voilà bien privilégié. Je vais commencer à l’envers par cette question : s’il y avait une question à ne pas te poser ? Comme ça d’entrée, je sais laquelle je dois rayer.

Est-ce que c’est difficile d’être une femme dans le Street art ? Alors celle-là, on me la pose très souvent. Et en fait, c’est compliqué à répondre. On aurait envie de dire « ouai, c’est un milieu de macho, c’est horrible » et c’est ça que les gens ont envie d’entendre. J’ai jamais eu à faire à qui que ce soit de macho dans ce milieu. Tu vois. Enfin pas en tout cas dans les artistes. Dans les galeristes oui.

Je me retrouve régulièrement, même la plupart du temps entourée de mecs, quand même. Parce que c’est quand même un milieu majoritairement masculin, c’est une vérité. Mais au contraire cela suscite leur curiosité, en général, de voir qu’il y a une nana qui peint. C’est sûr. Et d’autre part, je n’ai jamais été trop dans une dynamique d’attente de reconnaissance de ce milieu, comme on peut l’être quand on est adolescent ou jeune adulte et que l’on a envie que les autres approuvent ce que l’on fait. Et pour une femme, en l’occurrence, dans la société en général, on a cette pression là pour beaucoup de choses. C’est comme si on avait besoin d’avoir l’approbation pour notre tenue, comme on s’habille, comment on se maquille, comment on bosse,…

Il y a comme ça une espèce de système où les femmes attendent pas mal la reconnaissance des autres, que ce soit de leurs pairs, d’autres femmes ou d’autres hommes. Et du coup, je me suis dégagée un peu de ça parce que c’était trop… cela ne me correspondait pas. J’ai toujours été très autonome, indépendante. Donc du coup, aussi… tu te retrouves dans un milieu macho si t’attends que les hommes te disent si et ça, qu’ils approuvent ce que tu fais. Donc c’est là que tu as à subir potentiellement ceux qui n’apprécient pas ce que tu fais, qui vont considérer que tu n’as pas ta place. Mais si tu t’en fous de leur avis, et que cela n’a pas d’impact sur toi, ben simplement t’es libre et tu fais ce que tu veux.

Cela donne le ton.

Il y a un dernier truc que j’ai oublié de dire, c’est tout simplement qu’il y a peu de femmes dans les métiers d’art. En fait,  si tu regardes dans l’absolu, le nombre de peintres qui ont marqué l’histoire de l’art, tu pourrais me citer 10 hommes peintres sans problème mais pas 10 peintres femmes. Tu vois dans l’absolu que ce soit Street art ou pas, être une femme dans un milieu artistique t’es toujours marginalisée parce que tu es minoritaire. Tu vois. Donc c’est le cas dans le Street art comme dans la peinture en générale, l’art contemporain.

C’est une réflexion qui n’est pas anodine. La notion de minoritaire est assez intéressante.

Ben parce que finalement j’ai réfléchi à ça et je me suis posée la question : pourquoi à un moment il y a peu de femmes qui sont artistes ? Pourquoi elles le sont mais ne vont pas forcément donner 100% de leur vie et de leur temps, de leur énergie à cela ? Tu vois, elles vont le faire à côté, en parallèle à un autre job ou avoir des enfants, enfin bon être accaparées au niveau du temps par d’autres trucs. Je pense que fondamentalement les femmes dans la société ont un rôle important. Si elles font des trucs qui servent à rien, genre être artistes, tu vois, qui socialement ne fait avancer personne – ça fait pas élever des gamins, ça ne change pas les couches, ça donne pas à bouffer, ça s’occupe pas d’un mari, ça bosse pas dans un bureau – cela ne contribue pas à un fonctionnement social. Les femmes sont censées avoir un rôle crucial d’organisation.

Je pars sur des gros clichés, des stéréotypes. Mais du coup l’idée de se dire que en tant que femme tu peux non seulement faire des trucs qui te plaisent vraiment parce c’est ta personnalité, ton développement personnel, ton épanouissement en tant que personne qui est en jeu, mais qu’en plus ce soit vraiment ton métier. C’est à dire que tu as un rôle, marginal donc, qui normalement est plutôt réservé aux hommes. On acceptera plus d’un homme qu’il ne joue pas justement ce rôle dans la société, qu’il n’est pas de responsabilités particulières, qu’il n’est pas à gérer quoi que ce soit. Il est artiste, tu comprends. Alors que, elle est artiste, elle ; bon ben…

Ça fait passe temps pour elle…

Soit passe-temps, soit elle est un peu folle. Alors que pour un homme, il est artiste, tu comprends. Donc du coup, y’a un côté absurde. Je pense que sociologiquement parlant il y aurait à creuser là dessus, il doit y avoir des études. Il faudrait que je me renseigne un peu. Mais bon bref, refermons la parenthèse.

C’est vrai aussi qu’il y a des femmes qui ont utilisé des noms ou des pseudos d’homme pour aussi passer inaperçues.

Ça c’est certain. Et puis quand même la condition de la femme a évolué surtout sur ces 50 dernières années. Mais toujours est-il que après mai 68, après la libération de la femme dans les années 70, après femmes des années 80, femmes jusqu’au bout des seins, on reste quand même dans un rôle où un femme ça doit être plutôt agréable à regarder, que ça doit pas être trop foufou, que ça doit pas être excentrique.

Ce côté un peu un peu incontrôlable qui fait peur. Peut être une femme qui soit libre de tout ce qu’elle fait, du coup il n’y a plus d’emprise. C’est déstabilisant pour un fonctionnement solide de société. Dans ces rôles prédéfinis en tout cas cela ne colle pas.

Pseudo : Kashink. Mais si on dit [kaʃɛ̃k] je ne me vexerai pas. Le mot en lui même sonne mieux en disant [kaʃink]. Je n’ai pas envie de le franciser trop.

Quelle est sa signification ? Son origine ?

C’est une onomatopée. Quand j’étais ado j’aimais bien lire les Comics Books à l’américaine, les BDs. Mais j’avais, je me souviens, quelques exemplaires de la collection Marvel, où il y avait les supers héros et leur histoire. Je me souviens avoir lu là dedans ce mot en grosse lettre, qui se dégage bien. Et je me souviens que j’avais trouvé ça trop fort comme mot. A l’époque je m’étais dit que ça sonnait bien. Y’a un K devant, un K derrière. C’est équilibré. Tant pour la sonorité, que  graphiquement. Donc du coup, je l’ai gardé dans un coin de ma tête et quand je me suis mise à faire des dessins un peu plus activement je l’ai pris comme pseudo.

C’est un univers, les Comics, qui sont très expressif. Justement on vient mettre des onomatopées, l’explosion, le coup de poing. C’est aussi un univers qui est ultra coloré.

Qui est ultra stéréotypé également. C’est ça qui est drôle. Cela vient des supers héros, enfin de la BD dans l’absolu. En fait je mets un point d’honneur à mettre mes héros personnels, enfin mes peintures en tout cas, en situation où cela casse ce stéréotype, du mec  viril, super musclé, qui survit à toutes les péripéties, qui sauve le monde tous les jours.

Age : 33 ans

Site internet : http://www.kashink.com

1ere fois sur un mur : Je me souviens. Enfin je passe les tentatives infructueuses de mes jeunes années parce que l’on a tous, enfin moi j’ai essayé. Je me rendais compte que c’était super difficile de peindre avec une bombe. Quand tu démarres au début tu n’y arrives vraiment pas. J’ai essayé plusieurs fois quand j’étais plus jeune mais je n’avais pas vraiment réussi à faire un truc de concluant. Le premier truc concluant que j’ai réussi à faire, j’avais déjà 25 ans. Donc ça fait quasiment 8 ans que je peins maintenant. J’ai commencé tard en fait. J’avais déjà ma personnalité, cette volonté de faire mon truc. Quand t’es plus jeune, t’es plus dans cette histoire de bande de potes, de pression des autres, de pression de ce que pense les autres de toi.

Influencer aussi à faire comme tout le monde…

Suivre un modèle que l’on te définit. Donc là du coup à 25 ans, j’avais déjà un peu plus « baroudé ». J’avais repéré un mur qui était abandonné, d’une maison. Je suis allée peindre. C’était dans le sud de la France. J’étais très bête parce que je voulais tout de suite prendre des photos de ce que j’avais fait. J’y suis allée la nuit pour faire la peinture. Je suis revenue avec un appareil photo avec un flash. Les voisins de l’immeuble d’en face m’ont vue et ils ont commencé à me hurler dessus « on va appeler les flics ». Donc du coup je me suis taillée en courant. Mais bon voilà, ça c’était ma première fois. Le flash c’était vraiment le truc le plus idiot de la terre. Je me demande comment je n’ai pas pu y penser que ça allait se voir. Mais bon peu importe en même temps. C’était pour la petite histoire, c’était drôle.

Ça a déclenché, en tout cas, d’avoir envie de le faire, de l’assumer.

Ouai. C’est clair. Puis après je suis allée, assez vite sur Paris. J’ai fait pas mal de murs tolérés au début. Donc les Frigos dans le 13ème, des petits murs qui étaient pas mal. Mais bon je me suis fait arrêter là-bas.

Dernière fois sur un mur : c’était hier. Sur le rideau de fer. Une commande pour un pote. Un truc un peu plus « déco » parce que là c’est un resto. Donc j’ai joué le jeu de faire un truc qui soit en rapport avec son resto. Et puis lui même m’a laissé assez libre, carte blanche sur la manière dont j’allais faire le truc. Il m’a juste demandé d’inclure un sandwich, un burger ou un hot-dog, puis voilà. Mais du coup, je le vois plus comme un boulot de commande qu’une vraie création personelle.

Sinon le coup d’avant ?

C’était dimanche, la petite porte que tu as vue, à côté de la P.C. Là pour le coup j’avais repéré cette porte depuis longtemps. Elle était un peu délabrée. Y’a rien qui se passait trop dessus. Donc du coup je me suis dit « aller hop, c’est pour moi ».

Lieux de prédilection : On est dans ton quartier,  comme tu me le disais,  le 20ème. Mise à part cette zone là, que l’on a arpenté en se baladant, est-ce qu’il y aurait d’autres coins spécifiques à Paris, en France, ailleurs ?

En banlieue, je vais pas mal à Neuilly sur Marnes. Parce que c’est là que j’ai mon atelier donc j’ai fait des peintures dans ce coin là. Mais j’aime bien mon quartier, j’aime bien le 20ème. Je me sens chez moi. A un moment je me suis dit « tiens pourquoi pas m’étaler un peu ». Je l’ai fait, pas mal de collage dans les autres arrondissements.

Mais vraiment des plus grosses pièces, des rideaux de fer, des portes, des trucs comme ça, j’aime bien que ça soit un peu concentré, dans mon coin. Je sais pas pourquoi. Cette espèce de sensation d’être chez moi, donc d’être plus à l’aise. C’est hyper agréable parce que les gens qui passent reconnaissent mes trucs qu’ils ont vus ailleurs. Du coup y’a un feed-back avec les passants qui est vachement plus constructif, plus positif que dans d’autres coins où ils auraient jamais vu mes trucs. Là y’a toujours quelqu’un, dans le 20ème,  qui a un moment me dit « ah mais j’ai vu vos trucs là », « vous avez pas fait çi, là ». Cela leur fait plaisir de me voir, moi cela me fait plaisir d’avoir ce feed-back. C’est top.

C’est presque dans l’idée d’habiter vraiment le quartier. En même temps on y pose sa carcasse chez soi et puis ce que l’on fait sur les murs.

Oui puis c’est vrai que pratiquement parlant, je suis pas trop loin pour mon matos. Comme je te le disais, je dois trimbaler mon échelle, les bombes. C’est quand même lourd. Donc du coup, j’essaie de rester dans un périmètre où aussi techniquement cela ne sera pas trop pénible. Mais bon après, c’est pas le truc premier. C’est l’appartenance à ce quartier.

(un passant interpelle Kashink : « c’est les moustaches de Zorro »)

Exactement. Cela me fait marrer parce que je m’appelle Martinez et les gens me demandent si c’est avec un « s » ou un « z ». Je leur dit avec un « z » comme Zorro, comme la moustache. La boucle est bouclée.

Définition : Alors je pense que je suis peintre. Après si je parle à des gens qui ne connaissent pas du tout le graffiti, le Street art, je vais leur expliquer que je peins avec des bombes. Pour ceux qui ne connaissent pas le terme de Street art, d’art urbain ou je sais pas quoi, je vais leur parler de ça parce que c’est la meilleure manière de leur faire comprendre les choses qu’ils ne connaissent pas et de les faire mieux appréhender le truc. Mais si je parle avec des gens qui connaissent bien ce milieu là, je vais dire que je suis peintre. Parce que je trouve que Street artiste c’est assez vague comme appellation. Tu peux en fait danser dans la rue est être Street artiste potentiellement.

Si c’est faire une performance ou en tout cas agir en tant qu’artiste dans la rue, c’est vrai que l’on pourrait imaginer que même un flashmob pourrait être du Street art.

C’est pour ça que l’on parle d’Arts de rue. Finalement c’est quoi le jonglage, les échasses, des trucs comme ça. Donc entre Arts de rue, Street art, c’est un peu flou tout ça. Art urbain aurait plus une connotation liée en tout cas au moins à un truc fait à la bombe, pour moi. En même temps tous ces termes sont un peu… mais en gros, voilà, quand j’ai à présenter mon travail je dis peintre. Peut être muraliste. Mais en même temps je fais des expos, et dans mes expos je ne fais pas que de la peinture, je fais des installations, je vais des trucs en volume. Je sais pas en fait. Je suis peintre de rue et artiste plasticienne de galerie.

Laissez moi toutes mes casquettes. Et puis de tout façon, posez pas forcément la question parce que vous n’aurez pas la réponse que vous attendez.

C’est ça. C’est délicat. Parce que évidemment c’est intéressant de donner une définition et plus facile de comprendre la vie quand on range les trucs dans des cases. La pratique que tu as dans la rue, elle pourra jamais être la même que celle que tu fais dans un endroit, à l’intérieur et où les gens ont choisi de venir voir tes œuvres. Donc si t’as une expo à faire dans une galerie ou que tu as un événement qui se passe dans un intérieur, tu sais que l’esprit que tu retrouves quand tu es dehors, ce que je te disais le mainate qui fait le sifflement de son maitre, les gamins qui sortent du collège, le couple qui s’engueule en passant, la vieille mémé qui passe avec son chien, tous ces trucs là qui sont ton environnement 3D quand tu es en train de peindre dehors et les interactions que tu as avec ces gens là, il est impossible de le transférer à l’intérieur. Tu peux pas prendre cet esprit là et le mettre dans une boite. C’est impossible. Si tu as envie de montrer tes œuvres à l’intérieur, qui est aussi un travail d’artiste, c’est complémentaire mais c’est pas la même pratique du tout.

Est-ce que tu as une actualité ?

Alors, je vais partir à Marseille et après je pars à Sète pour faire à chaque fois une exposition + mur. Ensuite au mois de juin, je serai à Montréal les 15 premiers jours pour expo + mur et à New York les 15 derniers jours parce que j’ai envie d’y aller et que je serai dans le coin. Mais je vais aussi peindre des murs. Donc voilà mon programme prévu dans les mois qui viennent. Après il y aura d’autres trucs cet été et à la rentrée.

En tout cas là, c’est les trucs sûrs. Parce que j’ai une espèce de superstition, tant que tout n’est pas prévu, confirmé et que je n’ai pas le billet en main. J’ai eu trop de déconvenues, des gens qui te proposent des trucs de dingues, un projet génial, et en fait finalement cela tombe à l’eau, ou les subventions ne sont pas là, ou les gens changent d’équipe, ou ils se sont emballés sans se rendre compte de la faisabilité du projet. Bref toute sorte de choses. Du coup tu te retrouves avec des trucs pour lesquels tu étais super enthousiaste et qui sont annulés. Et c’est trop décevant. Maintenant je marche sur des œufs. Dès que l’on me propose quelque chose, je suis très prudente. Et tant que tout n’est pas validé, j’ai cette espèce de superstition que si j’en parle, cela ne va pas se faire.

Après c’est aussi avancer, en ayant une projection de ce qui va venir, mais en même temps ne pas être dans le rêve. C’est aussi rester dans du concret, avancer sereinement.

Raconte moi ton histoire (comme Le petit prince): Qu’est ce qui est important de connaitre de ton parcours personnel, professionnel ou artistique pour comprendre ton travail aujourd’hui? Quelles sont les étapes qui t’ont fait devenir Kashink ?

Alors. Comme je te le disais, je n’ai pas fait d’études d’art. j’ai fait des études de tout à fait autres choses, universitaires. Au final, je me suis retrouvée à bosser en bureau, à m’ennuyer terriblement et à pas du tout être dans mon élément. Et je pense qu’il a fallu tout ce temps d’exploration, de continuer à créer mes p’tits trucs dans mon coin, de faire mes dessins, mes bricolages, pour me rendre compte qu’à un moment c’était vraiment ça que j’avais envie de faire comme métier. Mais comme je n’ai jamais eu d’illusion sur le fait d’être artiste et de vivre de mon art, cela n’a jamais été mon rêve, mon but dans la vie. Ça c’est un peu fait tout seul. Ça s’est présenté à moi à un moment où j’avais décidé de changer de métier, de quitter ce milieu de bureau et de faire une formation de peintre en décor. Ça m’a fait vraiment ouvrir les yeux sur le fait que j’avais envie de faire un métier manuel, en rapport avec la peinture. Je savais qu’en décor je pourrais faire de la peinture même si je savais que ça ne serait pas mes propres trucs. Mais je pourrais faire de la peinture tout le temps.

Et finalement cette somme de décisions, que j’ai prise, était drastique parce que j’ai quitté un taf de bureau où j’étais pas trop mal payée, j’avais des responsabilités, j’étais aux 35h, c’était cool. Mais c’était juste pas possible en termes de mode de vie. Il m’a fallu passer par là, par ma formation de peintre en décor, bosser en décor pendant un p’tit moment et peindre mes trucs en parallèle. Cela s’est fait naturellement parce qu’à un moment j’avais juste plus de temps pour peindre, après avoir fait cette formation de peintre en décor. Je me suis mise à mon compte. J’ai eu des jobs de décor. J’étais pas tout le temps, 24h/24 prise. J’avais des chantiers par ci, par là. J’ai bossé un peu à l’opéra, pour du cinoche, ou de la déco d’intérieur en fresque. Mais j’avais quand même du temps à côté, et du coup, tu vois, j’ai plus développé ma pratique personnelle, artistique. Finalement je me suis dégagé du temps, tout c’est un peu imbriqué comme ça. Et puis au fur et à mesure, les gens les remarquent, ça leur plait et ils me contactent, ils me proposent des événements, des expos, des déplacements à l’étranger.

Et naturellement aujourd’hui je me retrouve dans cette situation où j’arrive à gagner ma vie avec mes créations. Alors c’est pas toujours évident parce qu’il y a des mois où tu ne gagnes rien du tout, y’a des mois où tu gagnes suffisamment pour voir venir sur 1-2 mois. Mais en tout cas la liberté que je me suis offerte en me barrant de mon boulot de bureau et en me lançant dans mon truc toute seule, en collant à nouveau à mon esprit d’indépendance, d’autonomie, cela m’a vraiment permise de trouver un équilibre de vie.

Cela a fait sens.

Oui. Je pense que bon, j’ai la chance d’avoir cette passion là, qui est la peinture et la création. C’est ce qui me fait vibrer. Mais au moment d’avoir choisi de mettre ça au cœur de mon activité au quotidien et bien cela m’a permis de trouver un équilibre beaucoup plus complet dans ma vie.

Et du coup, cela m’a donné envie de plus le partager avec des gens, notamment les jeunes générations comme je te le disais. Et je mets un point d’honneur à continuer à animer des choses avec des jeunes, que ce soit des collégiens, des lycéens, des tout-petits parce que j’ai pas eu cet encouragement là à être artiste, je l’ai vraiment fait toute seule, sans que l’on me pousse, où que l’on me dise « ah oui, c’est mortel, vas y ma fille t’es la meilleure ». Et du coup, tout ce truc là, j’ai envie de le donner à des gens qui eux aussi, peut être, ne l’ont pas eu ou ne l’ont pas, peut être qu’un de ces jeunes qui se rendra compte que l’on peut faire un métier que l’on aime vraiment, que tu peux passer ta vie à faire un taf qui te fait vraiment plaisir. Tu y vas pas à reculons, en te disant que tu vas encore te taper tes collègues relou, tes 2h de RER pour y aller, ton chef qui te fait chier.

Ne serait-ce que comprendre ça, que tu peux avoir cette indépendance là, que tu peux avoir une vraie qualité de vie en faisant les choses que tu aimes vraiment, que  je sois une femme ou pas, que je sois Street artiste ou pas… c’est ça le plus important pour moi. De pouvoir encourager ces jeunes à faire ce qu’ils ont vraiment envie de faire, et aussi continuer à créer, à garder cette fraicheur que l’on a quand on est gamin, où on se lâche, où on crée, où on dessine et on n’en a rien à foutre du jugement des autres en fait.

Y’a des âges cruciaux où tu te rends compte que tu passes des caps qui te font perdre ça, parce que c’est nul d’avoir une âme d’enfant à un certain âge, quand tu deviens jeunes adultes, à l’adolescence. J’essaie de leur montrer que c’est possible, de garder ces trucs là, et qu’au contraire c’est la clé de beaucoup de joie en fait.

Une liberté, choisir, assumer ces choix et à des moments aller au bout des rêves.

Tu vois faire mes ateliers avec ma moustache. S’il y a vraiment un public qui a une répartie, que cela dérange particulièrement, c’est vraiment les ados. Parce qu’ils sont dans un passage de leur vie où ils doivent s’affirmer, où ils ont envie d’avoir une personnalité, en même temps ils ont envie d’être conformes au groupe, ils se cherchent, ils sont au début de leur quête d’eux même en fait. Et du coup le fait que je porte la moustache et que je m’en foute de leur remarque ou que justement je fasse face à leur raillerie potentielle, en disant « ben ouai c’est comme ça, c’est mon maquillage et je suis comme ça moi ». J’ai l’impression de leur montrer autre chose. C’est ça que j’ai envie de faire aussi. Cela me plait. Je me mets toujours à leur place quand j’avais leur âge et je me dis « waouhh j’aurai trop kiffé rencontrer une nana, qui fasse la peinture, qui me montre ces trucs, qui a une activité d’artiste à temps plein ».

Des étapes importantes, des sources d’inspirations, des  rencontres, des voyages qui t’ont apportés ?

J’ai eu de la chance parce que j’avais des parents profs de français, de musique qui du coup avaient envie de m’ouvrir, je pense, à la culture. Ce qui est très bizarre parce que quand à mon tour j’ai choisi d’être artiste, cela leur a paru complètement incongru. Mais en tout cas, c’était des gens qui étaient assez curieux de culture, qui m’ont quand même fait découvrir des trucs gamines qui m’ont inspirée.

J’aurai du mal à dire que c’est un truc, qui a été le déclic. C’est juste un amas de circonstances, de découvertes artistiques… Je me souviens gamine d’avoir vu les sculptures de Botéro sur les Champs Elysées et que cela m’avait fasciné. Ces espèces de gros personnages, tout gros, tout ronds. Cela m’avait plu. J’ai des flashs comme ça. D’avoir découverts des artistes, bien avant que je me mette à peindre moi même beaucoup.

Après tu rencontres des gens qui t’encouragent. Ceux qui sont déjà dans le milieu, des graffeurs à l’ancienne qui avaient déjà 15 ans de graff quand je les avais rencontrés et qui m’ont encouragée en voyant mes dessins, qui m’ont dit « vas-y ça pourrait être cool ». Y’a plein de petits trucs à un moment qui font que tu es prêt à y aller. Et je pense que c’est vrai pour beaucoup de choses dans la vie. J’ai quitté mon travail, je me suis barrée d’un CDI où j’étais plutôt confortable pour me lancer dans une activité à mon compte complètement aléatoire, où je savais pas du tout si cela allait marcher. Il a fallu ce déclic là, et d’autres, je pense, pour que j’en sois où j’en suis aujourd’hui. A savoir où je serais dans 10 ans. Tout est en mouvement, constamment. C’est ça qui est intéressant.

J’ai l’impression que l’on est en train de ramener les pièces de ton grand mur en Legos, qu’on est en train de savoir lesquels tu es allée chercher ou lesquels on t’a donnée.

Au niveau de tes personnages, est-ce qu’ils portent un nom ? est-ce qu’ils ont une symbolique ? est-ce qu’ils répondent à un code pour toi ?

Oui. Alors j’ai trouvé un nom pas pour ceux que je peins sur murs en grand format. Mais bon en même temps ils pourraient aussi s’appeler comme ça. J’avais choisi un nom pour les collages que j’avais faits parce que j’avais envie que ce soit un projet, qu’ils aient un nom. Pour ces personnages là, pour ces petites têtes que je colle de partout, je les ai appelés « the John’s » en anglais. Je voulais trouver un nom qui soit très vaste, pas connoté culturellement. John c’est comme M. Dupont en France. John Doe (Monsieur X), c’est le concept du mec lambda. Et du coup, John je trouvais ça marrant parce qu’aussi en français la traduction « Jean » fait un jeu de mot avec les « gens ». Comme si c’était un truc très large.

Quand les gens regardent mes personnages, il y en a qui voit des trucs mexicains, ils savent que cela a une influence pour moi donc il voit un rapport avec l’Amérique Latine. D’autres y voient des trucs asiatiques, Indonésie, Bali, Japon, Inde, masque chinois. Et c’est vrai que je retrouve beaucoup de trucs qui me plaisent beaucoup dans toutes ces cultures. Et puis j’y insuffle un peu de traditionnel, d’artisanat. Parce que je trouve que l’artisanat c’est vraiment une forme d’art qui me plait beaucoup. Y’a du naïf, de grosse ligne, de couleurs très vives. Un trait assez commun à beaucoup de cultures. J’ai aussi beaucoup travaillé l’idée du masque qui est une tradition qui est internationale. Tu as des masques en Amérique Latine, en Europe, en Afrique, en Asie, dans le Grand Nord. Du coup un concept multiculturel, pas défini par un truc spécifique.

Et puis après l’autre point c’est que je ne peins pratiquement pas de femmes. Quasiment jamais. Et que c’est un choix par rapport à mon angle, d’imaginer encore une femme qui peint des femmes. Cette espèce de tradition un peu des femmes artistes qui peignent des corps de femmes, souvent des corps idéals qu’elles rêveraient d’être. C’est maladroit mais c’est un peu ça. Comme tu as pu le voir j’ai certaines idées sur le rôle des femmes dans la société, donc du coup retomber dans les pensives de représenter une femme belle parce que cela vend bien. C’est une vérité, si tu fais une femme belle ou à poil, t’es sûr de vendre ta toile. C’est clair. Du coup cela me dérange tout ça. De contribuer encore à un système de représentation de la femme, idéalisée, qui n’existe pas en fait, qui n’est pas la réalité. Tu vois des femmes dans la rue (en me montrant des femmes devant nous), elles sont comme ça, comme ça. Ce ne sont pas les mannequins. C’est juste la vraie vie. Et du coup, ça me paraissait délicat de revisiter ce thème de la femme en en faisant autre chose. je trouvais que c’était trop galvaudé comme représentation déjà. Donc du coup, je me suis dis pourquoi pas représenter des hommes. Et tant qu’à représenter des hommes, le représenter justement à l’inverse de  ce que l’on attendrait d’eux. Dans leur sensibilité, dans l’expression de leur sentiment, dans l’homosexualité potentielle. C’est ça qui m’intéresse, de casser les codes.

Pour moi, je vais te dire comment je vois tes personnages, la notion de masque me venait rapidement et une forme de divinité hybride, asexuée, polymorphe, qui va dans toutes les directions mais en même temps avec ces couleurs, ces motifs, cette géométrie, des traits très précis. Effectivement la non possibilité de définir d’où elle vient. Justement j’ai eu du mal à me dire qu’elle est influencée par tel ou tel endroit. Ayant beaucoup voyagé aussi, j’avais l’impression de retrouver plein de choses. J’y retrouvais ce que j’avais envie de voir déjà, sans me dire que cela mettait en avant telle culture, telle tradition.

Chacun les voit par le prisme de son expérience, en fait, de ses voyages potentiels comme tu dis. Et justement c’est intéressant que tu me dise cela, parce que cela correspond à ce que j’avais envie de faire. Mais le côté de divinité c’est marrant parce que en fait j’ai été bercé par la religion. Mon père s’est convertit, c’est une grande histoire. Cela a beaucoup marqué ma vie à une époque. Tout à coup, on a dû aller à la messe tous les dimanches. Alors que j’avais 8 ans, que j’étais déjà assez grande, on a eu une vie religieuse à la maison. Mon père s’est converti à l’orthodoxie. Comme beaucoup de convertis, il voulait absolument coller à la tradition à fond. Donc on se tapait tout, toutes les prières, arriver à l’avance à l’église, faire le carême. La religion orthodoxe a beaucoup de traditions, très marquées. On suivait à la lettre absolument tout ça.

Dans cette tradition religieuse, il y a une pratique de la représentation de l’image qui est hyper importante, très belle, c’est l’icône, en style byzantin. Comme on le disait tout à l’heure par rapport aux Legos, l’icône a eu à un moment une place importante car je me suis rendu compte que je ne peignais que des bustes. Quelque part cela correspondait exactement à toutes ces images dont j’ai été bombardée enfant, des bustes et des signes de mains comme ça, de positions très délicates, de bénédictions, avec des auras, des auréoles, des symétries, des lignes graphiques. En fait je pense que cela a été une source majeure d’inspiration pour moi. C’est resté comme un modèle un peu d’image, de portrait.

J’avais fait tout un travail autour de ce concept de sanctifier. J’avais envie de faire un parallèle entre l’humanité des personnes considérées comme saintes, et puis la sainteté potentielle des personnes humaines normales. Tu te dis que, il y a des gens qui sont considérés comme saints mais qui sont des hommes et des femmes de chair et de sang, qui comme tout le monde faisaient leur vie. Et après dans notre vie, on a tous rencontré des gens ou à des moments on a vécu des expériences, où on se dirait que l’on est touché par la grâce, qu’il y a un truc qui se passe. Et du coup, je trouvais ça intéressant de mettre en abyme ce côté humanité, spiritualité. Cela a encore une influence dans mon travail.

Cette double paire d’oeils qui regardent pour moi dans toutes les directions, qui ne me regardent pas fixement dans les yeux et pourtant j’ai l’impression d’être observé. Je me dis que je ne pourrais pas échapper à son regard.

La clé de ça est qu’il faut cacher une des paires d’yeux. Quand tu caches une des paires, tu vois un regard. Quand tu caches l’autre paire, tu vois une autre expression. Tu peux voir quelle peut-être la subtilité de qu’est-ce que j’ai voulu potentiellement dire par un regard qui dit quelque chose et l’autre autre chose. C’est le petit jeu à faire quand tu regardes mes trucs.

Le masque est quelque chose que l’on retrouve dans toutes les cultures.  C’est aussi un moyen de donner à voir quelque chose que l’on n’est pas finalement. Derrière un masque, on prend un rôle, on endosse une divinité. Moi qui ai vécu en Afrique, cela me rappelle énormément de choses. Les gens une fois avec leur masque sont possédés. Comme les Orishas. Comme les lutteurs mexicains. On est autre pour tous les autres qui sont en train de regarder.

C’est hyper intéressant la pratique et l’utilisation des masques. Il y a tout ce côté à la fois très solennel du rite religieux, de la cérémonie et en même temps ce côté ludique, fou du carnaval, du spectacle, du théâtre qui sont à l’opposé finalement. Et en même temps cela te relie à quelque chose d’imaginer. Quelque part, c’est transcender l’être pour être habiter effectivement l’espace d’un instant par une autre entité, qu’elle soit spirituelle ou imaginaire pour faire large. Du coup, y’a quelque chose de très paien, ancestrale d’une culture, d’une tradition qui existe partout, que tout le monde peut comprendre, qui doit être ancienne comme le monde, qui existe sous des formes tellement diverses. Il y a quelque chose d’humain très ancien, très dense, très profond. C’est intemporel.

Cela nous relie tous. On arrive devant tes œuvres, avec notre grille de lecture et en même temps, on peut se l’approprier que l’on vienne de n’importe où et que l’on aille n’importe où. A la limite, elle peut faire écho ou pas.

Tu sais c’est l’imaginaire aussi. C’est ça qui m’intéresse. Ce que tu peux inventer comme histoire, ce que tu vois. Que ce soit participatif, que chacun puisse s’approprier la petite histoire.

Cela m’intrigue et en même temps je trouve cela intéressant : ta moustache ? Je me demande, ce maquillage est là pour ressembler à qui ou pour se différencier de qui ? Comme on l’entendait toute à l’heure, le serveur qui joue sur cette ambiguïté et qui t’appelle « Monsieur ». Ça vient provoquer. Est-elle tout le temps là cette moustache ? Y’a-t-il un moment aussi où tu t’en joue et tu l’oublies ?

Cela dépend de ton prisme d’éducation, de ce que tu as déjà vu dans ta vie ou pas en fait. Si quelqu’un qui s’intéresse un petit peu à des choses Freaks ou Queers, cela ne va pas te choquer du tout. Parce que, au contraire, tu vas comprendre les codes de ce que je veux dire.

Cela fait un moment que je la porte tous les jours, je la mets le matin, je l’enlève que le soir. Ça fait partie de ma petite routine de maquillage. Comme quand tu te prépares le matin, tu te coiffes, tu te brosses les dents. Enfin normal quoi. En fait, qu’est-ce que cela veut dire de tracer deux traits noirs sur son visages? Quels sont les codes traditionnels du maquillage féminin et qu’est ce que cela cherche à mettre en avant ? Tu peux faire deux traits noirs sur ton visage, du moment que cela met en valeur l’œil. Deux traits noirs symétriques au dessus des yeux, un eyeliner. Mais si tu les descends plus bas sur le visage, alors que c’est les mêmes traits, ben cela représente complètement autre chose, c’est  incongru. Du coup, c’est absurde parce que c’est le même geste. Tu vois.

Mais le fait qu’il y ait une connotation de l’image hyper stéréotypée de la virilité. La moustache, y’a un côté un peu rétro, de mec à l’ancienne. Je trouvais ça drôle que cela puisse faire partie d’un élément de maquillage au même titre que le reste de mon maquillage. Qu’il y ait un côté un peu absurde dans cette démarche. Et en même temps, casser les codes à nouveau. Se dire que oui je suis une femme, mais que j’ai pas du tout envie d’être un homme. Les adeptes de Freud y verront certainement une espèce d’extension de ce que tu connais sur cette théorie. Peu importe. Mais j’ai pas du tout envie d’être un homme. La question ne se pose même pas.

C’est même à se dire : est-ce que ce marquage là est un symbole masculin ?

Je me moque un peu du système de représentation du genre. En sachant que tu as une moustache, t’es un homme. Si t’es une femme, cela ne se fait pas. Donc tu as beaucoup de femmes qui passent un temps conséquent à masquer ce genre de choses qui sont pourtant naturelles. Pas au point d’avoir une pilosité bien fournie. Mais toutes les femmes ont une moustache. C’est comme ça. Et en même temps, c’est un espèce de pied de nez de la représentation de ce que pourrait être un traditionnel homme viril, pied de nez aussi au maquillage féminin qui est censé embellir la femme, mettre en avant certains de ses attributs.

C’est drôle parce que je pense qu’il y a des gens qui comprennent ce que je fais en fait. Qui ont pas besoin de me poser la question. Y’en a beaucoup qui me la posent et je prends le temps de l’expliquer. C’est une manière de me moquer un petit peu du truc. Quand tu y réfléchis des fois, tu croises des femmes avec un maquillage improbable. Tu te dis comment elle a pu faire ça. Et en même temps c’est accepté, du moment que cela ne sort pas trop des sentiers battus. Mais je prends le métro, je prend les transports en commun, quotidiennement, quasiment, je marche dans la rue, je croise un paquet de gens à un moment avec cette moustache. J’expérimente des situations qui approprient pourraient paraître particulièrement complexes par exemple, animer des ateliers auprès d’adolescents, aller faire des courses à la boucherie Hallal de la porte de Montreuil, aller en marcher en province. Des situations, des petits challenges, où tu ne sais jamais si les gens vont comprendre ou pas. Mais globalement je n’ai jamais eu de mauvaises remarques ou de gens agressifs, qui étaient gênés, dérangés par la présence de cette moustache. Au contraire, j’ai beaucoup de gens qui trouvent cela marrant, qui me font des compliments. J’ai régulièrement, et c’est ça qui me fait vraiment plaisir, des gens qui ne me disent rien, mais qui sourient. Tu vois. Et c’est un secret.

Toute à l’heure quand je suis venue te rejoindre, j’ai croisé une personne qui habite le quartier et que je croise de temps en temps. J’avais déjà vu qu’il avait réagi. On se croise très rapidement. Et là il m’a fait un petit signe. Comme si on se connaissait. Comme si on avait un truc en commun. Cette situation là je la vis régulièrement, que ce soit avec des hommes ou des femmes. Je me dis que ces gens là, ils doivent comprendre pourquoi j’ai ça, que peut être ça leur parlent, que peut être eux ils oseraient pas le faire mais qu’en tout cas ils sont sensibles à ma démarche. Et ça pour moi c’est top.

D’un coup c’est un secret que vous partagez.

D’un coup y’a un truc où tu te dis… compris. Comme si tu croisais un mec qui avait les mêmes pompes que toi, qui sont des supers pompes, que tu adores. Y’a un truc. Cela crée une connivence.

Est-ce que cela t’es déjà arrivée que d’autres personnes, hommes ou femmes, détournent ce que tu fais (de porter une moustache) et qui t’auraient envoyé cela ?

Oui. Alors ça m’est arrivé. Il y a une autre nana, graffeuse, espagnole, qui m’avait fait un dessin « en hommage » à la moustache. Une espèce de nana, plus sexy, avec une énorme moustache, hyper longue. C’était assez cool.

Là récemment, j’ai lancé un projet d’échange, qui se fait pas mal dans le Street art, de stickers. Moi je les fais tous à la main. Comme le petit que tu as vu toute à l’heure à la Flèche d’or. Moi je leur en fais et  je leur propose de m’envoyer des stickers et d’inclure dedans un petit truc inspiré de mon travail. Je trouve ça génial de voir ton style réinterprété par d’autres gens. Il y a déjà des gens qui l’ont fait sans que je leur demande. Je trouve ça toujours drôle.

Cela vient réinterroger ton travail?

Cela m’est déjà arrivé, c’était trop mignon parce que c’était un atelier que j’avais fait avec des gamins, des CE2. Donc je leur présente mon travail, ma moustache, machin. A la fin de la séance, j’apprends à dessiner un petit peu, une tête de bonhomme. Je me retourne, je sens quelqu’un qui me tape sur le dos. Une petite fille s’était faite une moustache, avec son feutre. Elle était toute fière. La maitresse du coup a complètement perdu le contrôle de la situation. Tout le monde a commencé à se faire des moustaches avec son feutre. Il y a un côté fun, là dedans.

L’enfant n’y met pas forcément, tous les symboles, la signification que vont y mettre les adultes. Le maquillage, chez les enfants, est quelque chose qui est… voir la capacité que l’on peut avoir à agir sur soi, son propre visage ou son propre corps. C’est toujours des moments qui sont toujours de joie pour l’enfant.

C’est ça. Et puis il y a un côté ludique, fun dans cette moustache. Si je ne me maquillais pas du tout, que j’étais masculine, avec les cheveux courts, le stéréotype de la Butch sans féminité du tout, cela serait plus agressif pour le public. Mais cela ne correspondrait pas à ma manière d’être. J’ai toujours été garçon manqué à vrai dire, j’ai toujours aimé bien me saper, mettre des bijoux, être coquette. Donc c’est vraiment la somme des deux.

Niveau technique, tu as dit que tu n’avais pas reçu d’enseignement artistique. Est-ce qu’il y a eu des rencontres, des moments importants ? Est-ce que cela a été très solitaire ? Est-ce que tu as tracé ton propre chemin ?

C’est un peu des deux. C’est vraiment une tradition en fait dans la peinture  murale de faire des fresques collectives. C’est un truc qui se fait beaucoup. Après c’est une question de feeling. Il y a des gens avec qui t’accroche bien, t’aime bien leur style. Du coup tu fais une peinture avec eux. Régulièrement tu es amené à rencontrer d’autres gens qui pratiquent la même passion que toi. Spontanément cela crée des liens. Et ce lien là se concrétise avec une peinture collective. C’est vrai que régulièrement je peins avec d’autres gens. Mais j’aime bien aussi la pratique solo parce que j’y trouve une liberté, que tu retrouves par exemple quand tu voyages seule. Quand tu voyages seule, t’es livrée à toi-même, c’est le comble de la liberté. Parce que t’es pas chez toi, tu fais ce que tu veux, quand tu veux, t’as faim tu bouffe, t’as sommeil tu vas te coucher, t’as envie de te balader là t’y vas, t’as envie de t’organiser de telle manière tu le fais. Y’a un côté très jouissif je trouves dans le voyage solo.

Libérer des autres contraintes.

T’as personne qui va te dire « ah non je suis fatigué », « vas y, on s’arrête, j’ai faim », « ah si on allait faire ça » et toi tu n’as pas envie mais tu le fais quand même. Parce que c’est comme ça la société, tu dois quand même faire des compromis avec les autres. Je trouve qu’il y a une grande liberté à pratiquer ses passions seule.

Il y a le challenge. Quand tu as un mur qui fait 30 m de long, sur 7m de haut et que tu dois le peindre toute seule. Et quand tu l’as fait, que tu l’as fini, que tu l’as fait toute seule, tu as une sensation d’accomplissement qui est sans pareil.

Dans les créations, est-ce que c’est quelque chose que tu as conçu en amont ? est-ce que tu les fais spontanément, poser ta peinture ?

J’improvise. C’est vraiment mon truc. L’impro totale.

On continue dans ce sentiment de liberté.

Ouai. En fait j’ai déjà essayé, pour gagner du temps et me faciliter la vie, de faire des dessins à l’avance. Et en fait je finis toujours par faire autre chose. J’arrive pas à me caler à un truc prédéfini, carré, à produire exactement la même. C’est trop compliqué pour moi. J’ai besoin de laisser les choses venir. que ce soit ce moment, cette instant, cet endroit qui fasse que j’ai envie de faire ça. Donc je sais jamais ce que je vais faire à l’avance. Des fois j’ai une idée, comme par exemple hier (la commande) c’était calculé. Mais même pour des trucs immenses, je sais jamais quelles couleurs  je vais utiliser, comment je vais gérer mon espace. C’est assez mystérieux. Cela vient tout seul en fait.

Au niveau du matériel et des moyens que tu utilises pour réaliser tes œuvres ? Et au niveau des supports ?

Pour les  grands murs, c’est  obligatoirement de la bombe. Parfois quand je n’ai pas trop de tune, je fais avec de la peinture en acrylique, en pot. Parce que cela me permet d’économiser un peu sur les bombes qui ne sont pas données. Tu finis par cracher pas mal de tune. Après, par contre, ce qui est des collages c’est que des trucs faits à l’acrylique. Globalement. Y’a quelques petits traits, crachotis de bombe. Mais en fait c’est petit donc ça se prête plus à la peinture au pinceau. J’aime bien que ce soit à la main. Que ce soit des pièces uniques, pas des trucs déjà préparés à l’avance, photocopiés. J’aime bien que cela vienne comme ça. Même les petites phrases que je mets. Je sais pas si tu as vu. Des fois, sur les collages, je mets des p’tites phrases. Comme si c’était un contexte. Comme si le personnage était en train de penser un truc, de vivre un truc. Cela me vient sur le coup en m’imaginant quelle pourrait être la situation dans laquelle ce mec pourrait être. Et en essayant de me dire, que la personne qui va regarder ça, pourrait penser ça. C’est ça qui est passionnant. Que chacun puisse s’approprier l’histoire différemment.

Cela fait un écho. Hier je voyais, en cheminant hier, je suis tombé au point Ephémère sur « quand on arrive en ville ». Finalement de ma balade, j’en ai une galerie de photos sur mon site intitulé « quand j’arrive en ville » parce que je trouvais le lien fort. Au début j’ai vu l’œuvre puis le texte. Et cela m’a interpellé dans ce que je faisais de ma journée, je venais de ma banlieue, je me baladais. J’avais l’impression qu’elle me parlait.

C’est ce que j’avais envie de faire aussi avec cette série. J’aimerai en faire d’autres. Y’avait « lipstick pour les hommes » là haut. C’est le patrimoine de la variétoche française. Ça c’est vraiment un truc que tout le monde peut comprendre. Cela fait écho à tout le monde. Y’a un côté un peu franchouillard qui me plait vachement en fait. Côté un peu radio nostalgie, sandwich au sauciflard. Y’a un côté un peu populaire que j’aime bien. Marqué typiquement français à 200%. C’est marrant de mettre en parallèle les deux.

Cela t’est déjà arrivée, tu parlais d’installations, de créer sur d’autres types de support. Je pensais à du bodypainting, des installations vidéo. As tu déjà touché à d’autres types d’expression ?

J’ai déjà fait des tests sur des trucs comme ça. Je cherche vraiment, faudrait que je me dégage du temps pour développer beaucoup mieux. Parce que la vidéo c’est un truc que m’attire beaucoup. Et l’animation aussi. Mais je suis pas forte. Cela me prendrait énormément de temps. J’imagine mes personnages animés. Ça pourrait être vraiment cool.

Après bodypainting, je ne l’ai jamais trop fait. Mais si je le fais ça serait sur des mecs, plutôt gros. Parce que je voudrais pas faire ça sur des meufs, ça me ferait vraiment chier. D’encore faire ça sur des bonnes femmes, des minettes à poils ou en bikini. C’est bon quoi. Ça a été déjà fait. J’avais tenté à une époque sur des visages de mecs. Mais c’est hyper dur de maquiller quelqu’un. C’est vraiment un taf. Je voulais reprendre les visages de mes personnages et les peindre sur des mecs, pour qu’ils habitent le personnage. Pour avoir en plus la précision que j’ai sur mur, il faudrait vraiment que je m’entraine à fond et que je prenne un temps monstrueux pour le faire.

D’être aussi précis. Et puis en plus la réaction du corps, du visage.

C’est ça. J’ai acheté des supers maquillages. J’étais allée dans un truc qui fait des maquillages de théâtre. C’est à Pigalle. Une vieille Drag-queen qui tient ça. Qui est assez touchante. Mais du coup, j’ai le maquillage pour faire ça. Mais bon, j’ai plus tendance à me laisser happer par les murs et à pas me dégager assez de temps pour ces projets. Mais faut vraiment que je le fasse.

Le mode opératoire ? C’est de jour, de nuit ? Repéré ou spontané ?

Les collages c’est la nuit ou à la tombée du jour. Parce que sinon c’est trop facile à décoller quand on voit que la colle est fraiche. Je me suis faite décoller beaucoup de trucs, des trucs faits à la main. Donc c’est tentant.

Les murs par contre c’est toujours le jour. Parce que à partir du moment où tu fais quelques choses la nuit, tu te poses comme potentiellement en train de faire quelque chose d’illégal. Alors que si tu es visible et que tu t’étales, et que tu fais comme si tu avais toutes les autorisations de la terre, ça passe.

Légitime à être là?

C’est ça. En fait les gens se posent même pas la question. C’est naturel. Elle est là donc c’est qu’elle a le droit. Donc c’est beaucoup plus pratique pour moi d’être dans ce genre de démarche là. Je détesterai être dans le stress, en plus pas bien voir mes couleurs parce que c’est dans la nuit.

On va avancer sur la dimension politique : Est-ce que dessiner sur les murs, c’est pour questionner les habitants au sein d’une cité ? Est-ce que ce rôle là est important pour toi ?

La dimension de visibilité par le fait que ce soit dehors, elle fait partie intégrante de la démarche de Street art. Si on considère comme une des racines du truc. Tu as tout le courant de slogans politiques, anarchistes ou même des insultes. Cela fait partie d’une tradition.

Moi cela me tenait à cœur de partager mes opinions « politiques », les idées que je pouvais avoir surtout par rapport à l’actualité, de l’année dernière. Tous ces débats, toutes ces manifestations qui m’ont beaucoup choquée. J’ai trouvé ça vraiment dérangeant de voir tous ces gens tout à coup à qui on s’intéressait. Médiatiquement ils étaient intéressants, ce qu’il avait à dire. Et d’autre part, avec un message de haine, ces gens étaient capables d’aller manifester dans la rue souvent pour la première fois de leur vie pour que d’autres gens n’est pas de droit. J’ai trouvé ça assez fou en France, pays des droits de l’homme, que cela puisse exister. Donc je me suis dit que j’avais un rôle à jouer, que cela pouvait faire partie de mon travail. De parler du mariage pour tous. De pouvoir faire des murs dans d’autres pays sur cette thématique là. L’année dernière j’avais des voyages de prévu, j’allais pouvoir en profiter pour parler de tout ça.

D’autre part, il y avait le côté du débat autour du genre, toutes ces conneries dont on nous a rabattus les oreilles.  Que soit disant dans les écoles on allait apprendre des trucs de dingues aux gamins. Il faut être le dernier des idiots pour penser que l’on allait faire des trucs pareils, que le système scolaire allait approuver un truc pareil. En tout cas je parle des fausses idées que les gens se sont faits sur l’apprentissage. Les gamins, ils ont besoin de pouvoir être libre de choisir. Si ils ont envie d’aimer les poupées alors que c’est des garçons, ils ont le droit. Quand j’étais gamine, je n’aimais pas les poupées, je voulais jouer avec des robots et des petites voitures et on m’a laissé le droit de le faire. Personne m’a mis la pression pour que je joue à tout prix à la poupée. Naturellement il y a des choses qui se font. Mais je trouvais ça dérangeant en fait de nourrir une frange de la population qui avait envie d’être hargneuse, qui avait envie d’être violente. Je trouvais cela dommage de leur donner une couverture médiatique. Cela a alimenté un buzz. C’est ça qu’ont voulu certains journalistes. Que l’on parle de ça ou d’autres choses, ce qui les intéresse c’est que ce soit choquant, croustillant. Donc là pour le coup, j’étais choqué. Et la thématique du genre, en ce qui me concerne, c’est un peu le concept de ce que je tente de représenter. C’est pas que dans mon art, c’est dans ma personne, c’est sur ma face. Ça aussi c’est un challenge public. C’est pas que de la création. C’est mon mode de vie.

Je me disais, c’est presque une militance qui réunit l’artiste, la citoyenne, la femme. D’un seul coup, tout est cohérent, là. Et en même temps, cela vient confronter l’autre, quel qu’il soit à un message, une volonté.

Et puis je pense que mes dessins sont plutôt ludique encore une fois. Au delà du côté un peu enfantin que cela peut comporter. Il y a tout simplement un moyen de faire passer des messages d’une  manière ludique, fun, non agressive, que tout le monde peut comprendre. Le symbole du gâteau de mariage. C’est un symbole fort. Tout le monde a mangé du gâteau dans sa vie pour célébrer un jour de fête. C’est relié la plupart du temps à quelque chose de positif, à une célébration, à de la joie. C’est un symbole que tout le monde peut comprendre. C’est plus facile de se mettre dans le peau de quelqu’un qui a envie de faire quelque chose, de faire une fête, de célébrer quelque chose de positif et joyeux. Par exemple, un mariage gay. C’est plus facile de se mettre dans les pompes d’autres gens quand tu peux les comprendre parce que les choses qui sont représentées te parlent.

Donc là d’un seul coup, le gâteau devient un universel. Il appartient à tout le monde.

Il existe dans toutes les cultures aussi.

Et pourquoi pas, pour ce moment là, pour célébrer un amour, un moment de joie.

Relier à quelque chose de positif. Si j’avais choisi d’illustrer la même thématique en faisant ne serait-ce que deux mecs qui s’embrassent ou un truc plus cliché de l’homosexualité masculine, d’y insuffler quelque chose de sexuel, tout de suite tu aurais beaucoup plus de réactions hostiles. Ça serait plus choquant. Mais est-ce que ça servirait le message, je pense pas.

Globalement on donne la voix à ceux qui gueulent. Mais ce n’est pas la majorité, qui vit sa vie et qui s’en fout en fait. C’est ça qui est important. Mais quand même contre ceux qui gueulent, il faut gueuler aussi ou rire. Mais en tout cas ouvrir sa bouche.

Il y a des causes et peut être d’autres qui te tiennent  à cœur. Et quand je t’entends parler il y a à la fois l’idée d’être une modèle, dans le fait de porter une moustache, d’être pris pour exemple, et à la fois d’être un porte drapeau, de t’engager parce que cela est cohérent. Cela pourrait faire partie de ton discours en dehors de l’œuvre.

Bien sûr. C’est ça. Moi en tout cas je le vois comme un tout. Et aussi parce que justement j’ai eu d’autres expériences de vie avant, où je n’étais pas du tout en accord avec moi même, où je n’étais pas du tout heureuse. De ces autres expériences là, j’en tire un apprentissage de savoir ce que c’est que d’être de l’autre côté de la barrière. J’assume à fond et je suis particulièrement enthousiaste d’être de ce côté où je suis là. C’est vraiment le truc le plus important pour moi.

Brièvement, parce que tu disais que c’était arrivé de temps en temps, les collaborations. Est-ce qu’il y a eu des belles rencontres avec des artistes, sur de moments de collaboration qui ont pu également t’amener à l’étranger ?

A chaque fois c’est cool. Que ce soit transcendant j’irai pas jusque là. Mais c’est toujours  de bons moments de partage. Tu sais que tu es sur la même longueur d’onde que la personne. Après quand je suis invitée à l’étranger c’est un peu différent. Parce que tu as tout le côté un peu logistique, l’organisation. Ça casse un peu la magie de l’échange humain pur et dur autour d’une passion. Mais si la question cachée était est-ce que j’ai fait des rencontres qui ont changé ma vie? non. Encore une fois c’est pas vraiment un truc spécifique qui a été déclencheur, révélateur ou plus touchant qu’un autre moment.

Tu vois là, la dame qui est là, je la croise au café souvent, elle m’avait jamais parlé et elle me parle. C’est un truc de dingue. Et ça c’est trop bien. C’est aussi bien que si demain je rencontrais je sais pas quel artiste que j’admire ou de discuter avec il ou elle.

Est-ce qu’il y en a avec qui tu aimerais faire une œuvre en commun ou un mur ?

Un mur je sais pas. Il y a des artistes dont j’apprécie vraiment le travail, aussi beaucoup qui peignent seuls. Donc du coup je trouve que leur travail est bien comme ça. Mais si je devais travailler avec quelqu’un, je pense que ce serait plus… de la vidéo. Ça met déjà arriver, avec des gens qui faisaient de la réal. Mais je bosserais bien avec quelqu’un qui sait bien faire de l’animation. Pour bosser main dans la main et faire de l’animation à partir de mon travail. Ça, ça me ferait bien plaisir. Qui spécifiquement je sais pas. Qui veut bien. C’est un appel d’offre. Venez !

S’il y avait une question à poser à un autre artiste, via ma personne, à qui et que lui demanderais tu ?

Alors… un artiste en général… en fait je t’avoue que j’avais une question et j’ai eu ma réponse. C’est une question pour une artiste femme, plus âgée que moi en fait. Qui est Lady Pink. Qui est une graffeuse, qui était précurseur dans les années 80, à New York. Ça m’intéressait de rencontrer d’autres artistes qui pratiquent le même truc que moi mais qui sont plus âgées et qui ont beaucoup plus d’expérience que moi. Tu vois de savoir comment ça fait quand t’es dans le même truc mais plus tard. Parce qu’elle, elle a plus de 45-50 ans. Donc en fait ça m’intéressait de savoir comment cela évolue, comment tu deviens, comment ça se passe dans la longueur. Quand t’as de la bouteille, des années et des années d’expériences, c’est ça qui m’intéresse.

Et donc tu as eu ta réponse ?

J’ai eu ma réponse qui était assez étonnante. Parce qu’elle fait très peu aujourd’hui de truc personnel, elle fait beaucoup de boulot de commande, de déco. C’est bizarre. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Ce qui était intéressant dans ce qu’elle m’a dit c’est qu’une fois de plus les gens te casent vite dans des images. Et elle, elle me disait « moi, les gens, ils me voient comme une icône du Hip Hop, alors que je n’ai jamais été Hip Hop. Je n’aime pas le Hip Hop. J’écoute très peu de Rap » et qu’en fait elle avait été cataloguée malgré elle dans ce milieu là. Et régulièrement elle se retrouvait à des événements où elle se retrouvait invitée avec d’autres graffeurs de l’époque, avec qui elle n’était pas forcément potes. Parce que le temps avait passé, qu’à une époque ils se connaissaient. Des ex à elle.

Tous ces trucs là paraissent un peu absurdes 30 ans après. C’est une question que je poserais peut être de manière générale : comment tu te vois dans 10-20 ans ? où est-ce que tu seras ? est-ce que tu seras toujours en train de peindre ? est-ce que tu seras toujours là ?

Comment tu regarderas aussi ce que tu as fait.

Voilà. Ça c’est vraiment une question que je me pose à moi même. Et je suis curieux et j’ai hâte. D’avoir 40-50 ans, pour voir comment ça sera.

Faudra que je suive ça, et que l’on se retrouve dans quelques temps.

Parce que tout ce qui se passe en ce moment, tout cet engouement autour du Street art, qui fait qu’il y a des gens comme toi qui s’y intéressent alors qu’à priori c’était pas forcément ton truc. Ça crée une émulation. Ça crée un intérêt public qui n’existait pas avant. Et cet intérêt là, il fait que ça marque dans le temps un avant et un après. Aujourd’hui, il y a un intérêt et beaucoup plus important qu’avant. Donc ça veut dire que l’on est en train de tourner une page. Et comment cela va évoluer ? est-ce que cela va rester ? est-ce que l’on va se désintéresser parce que les choses changent ? ou est-ce que on va continuer à s’intéresser ? on sait pas en fait.

Niveau financier : Est-ce que tu vis de ton art ? et si oui, est-ce que cela te permet d’envisager les choses en te disant que quand on te rémunère cela te permet de te payer les bombes pour aller faire des murs ?

Oui. C’est comme ça que je le vois. J’ai plusieurs activités. Je te parlais toute à l’heure des ateliers, c’est pas le truc le plus rémunérateur mais ça paie quand même un petit peu. Après j’ai de la chance parce que j’ai des commandes pour des murs en fait.  Rarement en France. L’année dernière j’ai eu des commandes en Pologne, aux Etats-Unis. J’ai fait des festivals où du coup sur place il y a des petites expos où tu vends des toiles. Ou alors des gens qui te commandent des toiles de temps en temps. Donc globalement j’ai des revenus grâce à ça. Un ensemble de petits trucs.

Et je sais que si je suis dans la merde, je peux toujours refaire de la déco et me faire un billet avec ce que je faisais en déco à l’époque. Parce que j’en fait presque plus mais j’ai quand même encore des contacts là dedans. Et je sais qu’un jour si je suis dans la merde et que je ne gagne plus ma vie avec mon art, si un jour ça s’arrête, que c’est plus la mode du Street art, ou que les gens s’intéressent plus à moi ou je sais pas quoi, je sais que je pourrais toujours soit retourner vers la déco, soit développer tout ce qui est mon travail d’ateliers, d’art thérapie. Je me verrai bien faire ça dans mes vieux jours. Si jamais ça marche plus pour moi un jour. Et franchement encore une fois je me fais aucune illusion, je sais que tout peut s’arrêter demain, et tu sais jamais de quoi demain est fait.

Et ça apporte une sérénité pour aujourd’hui.

Ben en fait ouai. Je suis plutôt du genre à ne pas me laisser abattre. J’ai toujours été assez débrouillarde. Je sais que je serai jamais dans la rue quoi. Aujourd’hui j’ai de la chance parce que j’ai des commandes et que du coup y’a des mois où je peux gagner un peu plus de sous. Je peux me permettre de pas gagner de tune dans les 2-3 mois d’après. Mais tu dois quand même à un moment payer tes factures.

Y’a un dernier truc que je fais de temps en temps mais que j’aime pas trop, parce que je trouve compliquer à gérer, c’est les partenariats avec les marques. Alors là, j’ai fait 2 trucs. Un pour Kronenbourg, un pour Converses l’année dernière. Donc ça, c’était vraiment des partenariats rémunérés qui moi me mettent pas trop en porte-à-faux. Parce que cela reste des univers plutôt rocks, plutôt fun. Et en même temps, y’a des trucs que j’ai refusé parce que j’ai pas envie de me retrouver markétée en mode « salut je suis la Street artiste qui fait des pubs pour des lessives ».

Tu disais exposer. Souvent à l’étranger, tu parles d’une expo et d’un mur.  Est-ce que cela t’est arrivé de t’exposer ou que l’on vienne te solliciter pour exposer ? comment tu le vis ?

Avant c’était plutôt moi qu’avait soif d’expos. J’avais envie de montrer mes trucs et tout. Et là ces 2 dernières années, je me suis pas mal calmée. J’ai fait du tri en fait avec les gens avec qui j’avais envie de bosser. Parce que je me suis rendu compte que le milieu des galeries et tout ça c’est quand même un milieu où tu donnes 50% de ta tune. C’est énorme. Et en fait y’a quand même peu de gens qui font le taf à fond et qui « mérite » ces 50%. Donc je me suis retrouvée dans des situations où j’avais plus envie de me retrouver à toucher 250 balles parce que comme je te le disais, un tel et un tel se sont servis entre temps et que toi tu te retrouves à donner toute l’énergie et la créativité que t’as, tout le travail que t’as. Au final, ça peut être frustrant.

Surtout que t’as des gens qui préfèrent tel truc ou tel truc donc tu te retrouves à devoir coller un peu plus à l’image, à une certaine image, une certaine catégorie de ce que tu peux présenter. Je pense par exemple à Monsieur Chat. Le mec, il est capable de présenter plein d’autres trucs mais les acheteurs, ils veulent que ces chats. Et à un moment tu te fais chier. Tu vois. Donc moi je préfère garder ma liberté.

Aujourd’hui je suis sollicitée sur des expos, y’en a certaines que je fais, d’autres que je fais pas. Si je les fais pas, j’explique pourquoi aux gens. Mais je préfère limiter un petit peu tout ça aussi. Parce que je me suis rendu compte que je prenais beaucoup plus de plaisir à peindre des murs qu’à peindre des toiles. Aujourd’hui dans l’idéal, et c’est heureusement le cas un petit peu dans ma vie, ça serait voyager, peindre des murs. C’est tout. Pas forcément faire d’expos. Ou si j’en fais avoir une liberté totale par rapport à ce que je fais. Tu te retrouves en fait dans des dimensions de pognons. Parce qu’en fait si tu vends pas tes œuvres, les gens y vont plus s’intéresser à toi. Si tu vends tes œuvres, on va avoir envie de t’exposer. Mais si tu les vends pas, d’un seul coup t’es de la merde. Ils préféreront s’intéresser à d’autres artistes. Tu vois. Donc au bout d’un moment…

C’est le souci de devenir une marchandise…

Oui c’est ça. Et puis d’autres parts, j’ai des commandes en direct. Donc les autres 50% je les donne à personne. Donc j’ai pas forcément besoin de galeries en fait.

Le côté internet. Il y a un lien étroit entre internet et le Street art. cela permet aussi de véhiculer très vite des images. En même temps cela vous dépose de tes œuvres parce qu’elles sont reprises, elles sont détournées. Nous, les photographes amateurs de Street art, vont faire dire à l’œuvre des choses des choses hallucinantes. Est-ce que, dans le rapport aux gens, cela fait partie du jeu ? c’est plutôt sympa ?

J’ai de la chance parce que j’ai plus de retours positifs que négatifs. En général. Et  je sais que ceux qui me critiquent, c’est le débat sans fin des graffeurs purs et durs, qui considèrent que le Street art c’est de la merde et que les Street artistes leurs ont tout piqués pour se faire plein de tune sur leur dos. Donc tu vas en rencontrer si c’est pas déjà fait, des gens qui vont te tenir ce discours là. Personnellement des gens qui gagnent peut être bien leur vie avec le Street art, j’en connais 3. Genre Jef Aerosol, Speedy Graphito et JonOne. Tu vois. Donc quelque part, personne ne se fait un max de tune avec le Street art. sauf les agences de com. Et certaines galeries.

Sur internet, je suis ami avec Kashink et Maeva.

Alors ça, c’est vraiment le truc… je t’avoue que Facebook je suis un peu en train de décrocher. Je trouve que c’est hyper chiant à utiliser, c’est pas du tout intuitif. C’est complexe. Machine à gaz, leur truc. Et d’autres parts, je trouve que c’est pas l’image qui est mise en valeur. et moi ce qui m’intéresse c’est l’image. Si c’est du blabla pour du blabla, et bien contacte moi sur mon mail direct. C’est pour ça que je t’ai répondu sur tes mails personnels. Parce que Facebook y’a une espèce de trivialité comme ça où tout le monde est ami avec tout le monde. C’est une espèce de truc qui casse les codes, en même temps c’est bien.

J’apprécie que les gens prennent en photos mes trucs, les tagguent sur Facebook. Ça les fait tourner. Ça fait connaître. Ça  fait bouger les images. C’est un tour de la rue virtuel. Donc j’irais pas critiquer ça. Mais je sais pas. L

C’est des fois un défouloir, un déversoir de tout et n’importe quoi.

Internet c’est bien mais en même temps c’est facile, anonymement ou pas, de dire des conneries ou s’acharner sur quelqu’un.

J’ai créé mon site internet parce que je voulais vraiment montrer les choses comme j’avais envie de le faire.

C’est ça qui est intéressant. Moi en tout cas, ce qui m’intéresse dans la vie c’est le partage, les choses positives, les choses ludiques, la joie, les bonnes vibrations et l’authenticité des gens. Ce qui m’intéresse c’est ce qu’ils ont à dire. Personnellement. Ce qu’ils ont dans la tête, dans le cœur. Ce qu’ils ont à partager avec l’autre, simplement. Après le paraître, tout ce qui est aujourd’hui stimulé par ces réseaux sociaux, ça m’intéresse pas du tout. Si l’autre veut se donner une image, être dans un rôle, ça me saoule.

Ça peut être une interface avec plein de facettes, de bons et de mauvais côtés. On peut se dire, tiens on retrouve un vieil ami que l’on avait perdu de vu. Mais en même temps qu’est-ce que l’on en fait de ce vieil ami.

Tu te rends compte que des gens ont eu des vies… moi par exemple sur Facebook, j’avais des anciennes copines de lycées qui tout à coup avaient toutes des gamins, étaient toutes mariées. Moi j’avais un mode de vie vraiment opposé.

On rentre des fois dans l’intimité des gens, que l’on a pas forcément envie de savoir, leur opinion.

Tous ces nouveaux modèles de communication et de présentation de soi même au monde, ils sont vraiment déroutants.

C’est des choses parfois très privées qui deviennent publiques, que les gens n’assument pas comme devenant publiques.

Ils ne se rendent pas compte des fois que y’a des choses dont on se fout. En fait. Genre j’ai rempli mon frigo. T’es là, bon c’est bien pour toi. Super… mais bon après c’est bien, c’est futile. Y’a un côté futile et c’est comme ça la vraie vie. Mais bon, moi ce qui m’intéresse c’est le vrai partage avec les vrais gens.

Si tu avais un style, un groupe de musique ou une chanson à nous conseiller :

Du vieux rock. Du Chuck Berry, Otis Redding.

Si tu avais une boisson ou un cocktail à partager :

J’aime bien les cocktails exotiques, avec des rondelles de fruits, des brochettes de bonbecs. Un truc comme ça, super coloré. Limite un peu écoeurant, mais super fun à boire. Un truc quand même alcoolisé.

Si tu avais un lieu où boire un verre, où manger :

Ici. Au cœur du 20ème. Au cœur du croisement de la rue St Blaise et de la rue du clos. On est bien. On est au soleil. Dans le cœur de Paris. Franchement c’est le Paris que j’aime. Y’a tout ce que l’on voit. Dans mon immeuble y’a deux dames qui habitent qui ont 86 ans et 92 ans, qui ont vécu toute leur vie ou la plupart de leur vie ici. Je trouve ça phénoménal. T’as des parigots à l’ancienne. Et en même temps la diversité de ce quartier où toutes les communautés se mélanges, où il y a une authenticité, un truc populaire, cool.

Si tu avais un coup de gueule, un message à passer, un cri du coeur :

Le cri du cœur… je sais pas. J’hésite entre plusieurs trucs. Mais j’ai envie de dire « connais toi, toi même ». parce que ça peut paraître un peu philosophico à deux balles mais c’est le travail d’une vie de se connaître soi même. Et c’est passionnant. Quand tu te connais bien, quand t’es en harmonie avec toi même, que tu lâches prise par rapport à certaines contraintes, certains systèmes qui t’empêchent d’être toi même, quand tu te libère de tout ça,  c’est une sensation de bien être, la liberté que cela procure est  incomparable.

Une plénitude. Qui remplit et qui attire aussi des fois les bonnes énergies.

Etre en paix aussi.

Si tu avais un voyage à faire, hors ceux déjà prévus :

Comme je te le disais, Zoo Project qui est l’artiste qui habitait là, juste en face, il avait fait un super voyage que j’ai toujours rêvé de faire qui est de traverser la Russie. Qui est quand même le plus grand pays du monde. Un peu en bagnole, un peu en trans-sibérien, des morceaux à pied peut être. Ça, ça serait vraiment mon truc.

J’avais fait quand j’avais 21 ans le pèlerinage de St Jacques de Compostelle. Et ça m’a vachement appris en fait. Je ne l’ai pas fait dans des perspectives religieuses du tout, au contraire. Parce que à l’époque j’en avais soupé. Mais j’étais une période charnière de ma vie. J’avais presque finie mes études. J’avais changé d’environnement, d’amis. Je m’étais séparée de quelqu’un donc du coup y’avait beaucoup de choses chamboulées dans ma vie. J’avais envie de me casser, d’être dans un autre contexte physiquement, d’être impliquée. Cela m’a beaucoup marquée. J’ai marché pendant 1 mois et demi. 800 bornes. C’était trop bien. J’ai fini, parce que j’avais une tendiniste, en transport, en bus, en train. Je suis même pas allée jusqu’au bout à pied, mais rien à foutre. J’ai quand même fait le truc. Et là, j’aimerais bien le refaire. J’ai une envie parce que j’ai 33 ans, je suis à une période de ma vie où je vais pas aller en rajeunissant, où je sens parfois que certains moments je suis plus fatiguée qu’avant. C’est con mais… hier j’étais épuisée.  J’avais pas bouffé donc cela n’aide pas. Mais à un moment, j’ai eu une fluctuation, j’étais à plat. Enfin bref j’ai envie de profiter en fait.

J’ai envie de voyager, de découvrir des trucs, de faire autant de choses que je peux dans cette putain de courte vie qui nous est donné, d’expérimenter des choses, de découvrir des nouvelles cultures, traditions, des nouveaux gens, partager des moment simples avec des gens que je ne connais pas. Tu vois j’ai un espèce de fantasme secret qui est de faire le tour du monde en troquant mes peintures contre le gite, le couvert et le transport. Parce que je me dis que c’est sûr que cela marcherait. Tu troques une peinture en Inde, en Afrique, en Amérique Latine contre de la bouffe, contre un toit, contre un billet de bus pour aller plus loin. T’as besoin de pas grand chose.

J’ai deux choses à te dire. Cela me rappelle d’abord un livre « Attrapa tus sueños ». un couple d’argentins qui sont partis dans une vieille voiture depuis Buenos Aires jusqu’au nord de l’Amérique. Ils prévoyaient de le faire en 6 mois et l’aventure à durer plus de 3 ans et demi, avec des aventures extraordinaires, ordinaires aussi parfois. Pour rebondir sur ce que tu disais, il y a une anecdote du livre. Ils sont aux USA. Vers la fin de leur parcours. Ils sont à un salon de l’automobile où ils vendent leur livre, qui racontent la première partie de leur périple. Un américain pose une question au couple : « quel est le meilleur moment de votre voyage ? ». Et le mec répond « à partir du moment où nous n’avons plus eu de sous ». l’américain ne comprend pas. Et lui de répondre car à partir de ce moment là nous avons dû aller vers les gens, réellement. On avait plus de choix si l’on voulait continuer notre séjour. Il fallait rentrer chez eux, dormir chez eux, mettre de l’essence dans la voiture. C’est là que beaucoup de choses ont basculé et que le partage à commencer.

L’autre chose, parce que je suis sûr que cela ferait plaisir à ma mère, si un jour tu veux aller à la Réunion et que mes parents y sont toujours, ils seraient ravis de t’accueillir. Ils adorent recevoir et depuis qu’ils ont vécu à l’étranger ils sont vraiment une terre d’accueil presque. Si un jour donc tu vas à la Réunion et que tu as besoin d’un logement, je te mets en contact avec mes parents. Je suis sûr qu’ils ne seraient pas contre. Ils n’ont pas encore l’info mais je vais les prévenir.

Si tu avais une question à me poser, où tu étais assuré que je réponde et que je te dise la vérité, tu me demanderais quoi ?

Je crois que tu as jamais eu de livres édités. Qu’est ce que tu rêverais d’éditer comme production que t’as créé ? Quel serait ton rêve d’édition ?

Dans différents domaines, je me suis autoédité. J’écris, je fais de la poésie, de la photographie. Je m’y suis collé à m’autoéditer parce que j’avais envie de voir vivre l’objet. Pour certains, qui n’ont pas connu de succès, mais je m’en fiche royalement. Il y a eu des choses qui se sont concrétisées lors d’un atelier artistique. J’ai fait 4 petits livres, carrés, de ville-photos-poésie. Je parcours 4 capitales : Berlin, NY, Londres et Madrid. Avec photos et textes, qui reflètent ce que j’ai fait, vécu. En anglais et en espagnol parfois. il y a eu également un texte très personnel sur mon frère, qui est décédé il y a plus de 10 ans. Une lettre qui j’ai autoédité « Mon frère ». Je l’ai déposé il y a peu à la BNF et il est accessible en ligne directement. Je voulais aller au bout. Cette lettre est décomposée en 20 variations et ne peut être lue directement. Il faudrait faire un travail de fourmi pour la recomposer.

Si j’avais des choses à faire, ce serait des projets à 4 mains. J’ai envie de solliciter une amie pour faire de l’illustration un texte que j’ai écrit. Au niveau du Street art, cela pourrait être intéressant de développer quelque chose mais aujourd’hui ce serait juste une collection de choses que j’ai vu. J’aimerais, sollicité par un(e) artiste, par des gens, que cela s’inscrive dans un dynamique, une thématique, avec du sens. Aujourd’hui ça serait un diaporama, ce que j’ai eu envie de faire par mon site, de montrer un peu tout. Si c’était un livre, cela rentrerait dans un projet, cela se nourrirait de quelque chose, d’une rencontre avec quelqu’un. J’ai autoédite des choses parce que c’était le moyen le plus facile de le faire. J’aimerais faire avec d’autres, aussi pour raconter l’aventure, l’histoire. Le Street art. Les voyages. C’est très tentant. J’ai envie de me laisser porter. Parce que là, il y a plein de projets en dormance et qui sont pas allés au bout.

Du coup, toutes les interviews que tu es en train de faire, tu penses en sortir quelque chose après ou juste comme ça, pour ton site.

Pour l’instant, c’est les mettre sur mon site, les partager et jouer le rôle de passeur. Moi ce que j’y gagne c’est déjà d’avoir rencontré quelqu’un, d’être aller au delà, de pouvoir mettre un visage. Je ne vais pas googleliser un artiste, à la chasse à savoir tout avant de rencontrer la personne. D’ailleurs à ne pas chercher si on vous a déjà posé telle ou telle question. Jouer ce rôle de passeur me plait. J’aimerai bien provoquer dans l’autre sens, ce que j’ai déjà dit à d’autres artistes, d’aller vers les gens dans la rue et leur demander ce que cela provoque chez eux. On est souvent dans le côté, on va chercher l’artiste, pour qu’il se raconte, mais j’aimerai bien à des moments que l’artiste se prenne « dans la face » ce que les autres disent de lui.

Organiser des genres de débats. Moi j’aime bien. Je sais pas si je t’ai dit que j’avais fait des conférences déjà. Donc du coup, ces conférences, c’était l’occasion d’échanger avec d’autres, qu’ils me posent des questions par rapport à certains trucs que je disais. Un truc que tu as jamais l’occasion de faire. Quand tu rencontres les gens, soit tu es en train de peindre et donc tu es dans ton truc, soit tu es dans un vernissage, sollicité par mille personnes. Tu n’as pas forcément le temps de te poser comme on est en train de le faire là, d’avoir une vraie discussion. C’est intéressant de pouvoir prendre ce temps là. Mais après il faut aussi que cela soit pertinent de l’autre côté. C’est intéressant d’avoir un vrai échange. C’est ça que j’apprécie, en tout cas dans l’échange que l’on a.

De la manière dont j’avais eu envie de vivre ces interviews, je suis très précautionneux, j’essaie d’être dans une bienveillance au niveau des gens. Je suis au chômage, je cherche un taf. Je sais de toutes les épreuves, comme la perte de mon frère, que cela n’allait jamais m’abattre, que j’allais continuer. Aller vers l’autre c’est un chemin qui m’intéresse vraiment parce que de ne pas faire semblant d’aller vers l’autre. Avec les artistes que j’ai déjà rencontrés, je voulais que ça ne soit pas forcément dans un cadre très formel, que ce soit dans le lieu qui m’est l’artiste à l’aise. En même temps, j’étais ravi ce matin de me dire que l’on allait cheminer ensemble. C’est la première fois que l’on m’invite à faire cela avant de faire l’interview. J’ai eu le sentiment de me dire que cela allait être cohérent de passer par là avant de se poser. En ce moment, j’ai pleinement le temps. Donc ce matin, j’étais posé à la terrasse du café et j’étais pas en train de me dire trivialement « putain, elle est en retard quoi ! ». j’en avais strictement rien à faire. Tu aurais pu avoir 30 mins, 1h de retard, cela n’avait pas d’importance. J’étais en train de m’amuser à regarder tout ce qui se passait.

J’aime beaucoup ça aussi. A regarder les autres, faire. Je suis toujours fasciné.

J’ai envie que cela se vive spontanément. J’ai pas envie d’être dans la productivité d’interview. Cela ne m’intéresse pas de me dire que tous les 15 jours il y a une interview qui sort. D’être dans du rendement, dans une obligation. J’ai pas fini par exemple de retranscrire celle de Shadee K, qui sortira ce week-end ou la semaine prochaine. J’ai envie de laisser le temps à celles qui existent déjà de vivre. Et puis j’ai pas envie d’être dans une promesse que je ne pourrais tenir. Se laisser porter. Par exemple, DAN23, c’était rigolo parce que ma mère m’a dit en lisant l’interview que dans certaines réponses de l’artiste elle me reconnaissait. Il y a eu un bel échange. Le temps c’est suspendu pendant qu’il finissait d’installer son exposition. Moi j’étais par terre, lui en suspension de l’autre côté d’un tableau. Cela m’a plu. Cet instant. Là aussi je suis ravi d’être là, que l’on ait eu des interventions extérieurs pendant l’interview, que l’on ait vu ce qui se passait là. Il n’appartiendrait qu’à moi de garder cet instant, mais dans mon rôle de passeur c’est important de le livrer à l’autre. Mon site c’est une interface qui me permet de jouer ce rôle. Je pourrais emmener des gens aujourd’hui dans le 20ème pour découvrir tes œuvres et leur dire que Kashink je pourrais leur dire des choses. L’interface est intéressante pour relayer, pour qu’il y ait des retours, pour que cela aille plus loin. C’est toujours des belles rencontres. Curieusement une amie m’a dit que c’était fou, j’appréhendais beaucoup ces interviews, je ne savais pas faire, et elle m’a dit finalement t’es tellement spontanée, tu y vas avec qui t’es et cela se passe bien, il y a un beau moment de rencontre et ça se ressent dans ce qui se dit. Pour moi c’est l’essentiel.

C’est de l’impro. C’est ça qui est important je trouve aussi. En tout cas cela me parle, cette spontanéité là. En plus les journalistes parfois purs et durs, essaient de te faire dire des trucs. J’ai eu une mésaventure avec le journal 20 minutes. Qui a déformé mes propos et mis en avant des trucs hors propos. J’étais un peu déçue.